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« le grand clade », la guerre qui fera renaître le Grand Monarque (X-72 et IV-5)

X-72 est sans doute le quatrain le plus célèbre de Nostradamus :

X-72 :

L’an mil neuf cens nonante neuf sept mois,
Du ciel viendra un grand Roy d’effrayeur :
Resusciter le grand Roy d’Angolmois,
Avant apres Mars regner par bon-heur.

Pendant longtemps, les commentateurs ont cherché un événement spectaculaire survenu durant l’été 1999. Certains attendaient une guerre mondiale, la chute de la station Mir ou l’apparition soudaine d’un conquérant venu du ciel.

La véritable réalisation du quatrain fut beaucoup plus discrète.

Le 9 août 1999, deux jours avant l’éclipse totale du Soleil, Boris Eltsine nomma Vladimir Poutine Premier ministre par intérim de la Russie. Le 16 août, il fut confirmé par la Douma. Le 31 décembre suivant, il devint président par intérim après la démission de Boris Eltsine.

L’éclipse du 11 août 1999 ne marquait donc pas nécessairement la naissance biologique du Grand Monarque. Elle signalait l’arrivée au pouvoir de celui que Nostradamus appelle le « grand Roy d’effrayeur ».

Mais cette identification ne résout que la moitié du quatrain.

Nostradamus ne dit pas seulement qu’un roi effrayant apparaîtra en 1999. Il lui attribue une fonction historique précise :

« Resusciter le grand Roy d’Angolmois. »

Le rôle de Vladimir Poutine serait de provoquer la résurrection du Grand Monarque.

Deux rois différents

La construction du quatrain distingue clairement deux personnages.

Le premier est le :

« grand Roy d’effrayeur ».

Il apparaît en 1999, au moment d’un phénomène céleste exceptionnel.

Le second est le :

« grand Roy d’Angolmois ».

Il ne vient pas lui-même du ciel. Il est « ressuscité » par l’action du premier.

Le « grand Roy d’effrayeur » ne peut donc pas être confondu avec le Grand Monarque. Vladimir Poutine n’est pas le souverain providentiel annoncé à la France. Il est celui dont l’action rendra possible son retour.

Le verbe « ressusciter » est ici essentiel.

Ressusciter signifie rendre la vie à ce qui était mort, faire revenir ce qui avait disparu, relever une puissance que l’on croyait définitivement ensevelie.

Or, la monarchie française est morte politiquement depuis près de deux siècles. Elle ne représente plus, pour l’immense majorité de la population, une solution immédiatement imaginable. Elle appartient au passé, aux livres d’histoire, aux châteaux et aux tombeaux de Saint-Denis.

Pour qu’elle puisse ressusciter, il ne suffit pas qu’un prétendant existe. Il faut que les circonstances historiques rendent de nouveau nécessaire la fonction monarchique.

C’est précisément le rôle de la guerre.

Le Grand Monarque avant Nostradamus

Des héros païens au Grand Monarque chrétien

La figure du Grand Monarque n’apparaît pas soudainement avec Nostradamus. Elle appartient à une construction symbolique beaucoup plus ancienne dont on peut retrouver certaines formes bien avant le christianisme.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une transmission littéraire directe entre tous ces récits. Nous sommes plutôt en présence d’un même archétype qui change de vêtement au cours des siècles : celui du héros ou du roi providentiel qui apparaît au moment du chaos, terrasse les forces du désordre, rassemble les peuples et inaugure une période de paix.

Héraclès, le héros qui pacifie le monde

Héraclès constitue l’une des plus anciennes représentations de cet archétype dans la civilisation européenne.

Ses travaux ne se déroulent pas seulement en Grèce. Le héros parcourt progressivement l’ensemble du monde méditerranéen. Il voyage en Europe et en Afrique, atteint l’extrémité occidentale du monde connu, franchit ou crée les Colonnes d’Héraclès à Gibraltar, combat les monstres, supprime les tyrans et ouvre des routes.

Partout où il passe, le chaos recule devant l’ordre.

Héraclès n’est donc pas seulement l’homme doté d’une force prodigieuse. Il est un héros civilisateur. Ses voyages dessinent symboliquement un espace géographique qui correspondra plus tard à une grande partie du monde méditerranéen soumis à Rome.

Les Romains ne s’y trompèrent pas. Sous le nom d’Hercule, le héros fut intégré à leur propre idéologie politique. Plusieurs empereurs cherchèrent à s’associer à lui. Hercule pouvait devenir le modèle du souverain victorieux qui vainc les forces du désordre avant de ramener la paix.

C’est déjà, sous une forme païenne, l’une des fonctions essentielles que l’on retrouvera beaucoup plus tard chez le Grand Monarque.

Le héros ne conquiert pas pour conquérir.

Il combat afin de pacifier.

La violence précède la paix.

La guerre permet la restauration de l’ordre.

Virgile et l’enfant du nouvel âge d’or

Un autre élément essentiel apparaît à Rome avec la quatrième Bucolique de Virgile.

Le poète annonce qu’un cycle du monde touche à sa fin :

« Voici que revient le règne de Saturne. »

Un enfant doit naître et, avec lui, commencer un nouvel âge. L’âge de fer disparaîtra progressivement pour laisser place au retour de l’âge d’or.

Nous ne sommes plus seulement devant un héros qui parcourt le monde pour vaincre ses monstres.

Nous sommes devant un personnage dont la venue elle-même annonce une transformation du temps.

L’ordre ancien s’achève.

Un nouveau cycle commence.

La paix revient.

L’humanité entre dans un âge meilleur.

Cette quatrième Bucolique prendra une importance extraordinaire dans la civilisation chrétienne. Les auteurs chrétiens y verront une prophétie païenne de la naissance du Christ. Virgile lui-même finira par acquérir au Moyen Âge le statut presque paradoxal d’un prophète païen ayant entrevu, sans le comprendre pleinement, l’arrivée du nouvel ordre chrétien.

Le mécanisme est essentiel pour comprendre la formation du mythe du Grand Monarque.

Un imaginaire païen est conservé, puis réinterprété.

L’âge d’or devient le règne chrétien de paix.

L’enfant providentiel devient le souverain choisi par Dieu.

Le retour de Saturne devient la rénovation du monde chrétien.

Arthur, le roi qui doit revenir

Le mythe du roi Arthur apporte encore un troisième élément : celui du souverain disparu qui n’est jamais totalement mort.

La matière arthurienne est issue d’un ancien fonds britannique et celtique, mais elle fut largement christianisée par les auteurs du Moyen Âge. Arthur devient progressivement le roi idéal d’un monde ordonné autour de la chevalerie, de la justice et de la foi.

Mais sa mort possède une caractéristique particulière.

Arthur ne disparaît pas comme les autres souverains.

Mortellement blessé, il est conduit vers l’île d’Avalon.

De là naîtra l’espérance de son retour.

Arthur devient le rex quondam rexque futurus, le roi d’autrefois et le roi à venir.

Il reviendra lorsque son peuple aura de nouveau besoin de lui.

Nous retrouvons ici un élément fondamental de X-72 :

« Resusciter le grand Roy d’Angolmois. »

Le souverain providentiel n’est pas nécessairement un homme entièrement nouveau.

Il peut être le retour d’une royauté ancienne.

Un roi disparu.

Un royaume mort.

Une fonction oubliée qui ressuscite lorsque les circonstances historiques l’exigent.

La christianisation du héros sauveur

Le christianisme héritera de ces différentes structures symboliques.

Le héros civilisateur d’Héraclès, le retour de l’âge d’or chez Virgile et le roi appelé à revenir de la tradition arthurienne ne deviennent évidemment pas mécaniquement le Grand Monarque.

Mais leurs fonctions vont se retrouver réunies dans une nouvelle figure chrétienne : celle du Dernier Empereur.

La première formulation solidement datable de cette légende apparaît dans l’Apocalypse du Pseudo-Méthode, composée en syriaque à la fin du VIIe siècle, dans le contexte des conquêtes musulmanes.

Lorsque les chrétiens seront persécutés, lorsque leurs royaumes sembleront vaincus et lorsque les puissances musulmanes paraîtront triompher, un dernier empereur chrétien surgira.

Il vaincra les ennemis de la chrétienté.

Il restaurera l’ordre.

Il établira une période de paix.

Puis, à Jérusalem, il remettra finalement son pouvoir à Dieu avant les dernières épreuves de la fin des temps.

Le héros antique est désormais devenu un souverain chrétien.

Héraclès combattait les monstres afin de pacifier le monde.

Le dernier empereur combattra les ennemis de la chrétienté afin de restaurer la paix.

Virgile annonçait le retour de l’âge d’or.

Le Dernier Empereur inaugurera une dernière période de paix chrétienne.

Arthur devait revenir lorsque son royaume aurait besoin de lui.

Le souverain eschatologique apparaîtra lorsque la chrétienté semblera perdue.

L’archétype demeure.

Seul son vêtement historique change.

Du Dernier Empereur au Grand Monarque

L’Apocalypse du Pseudo-Méthode fut traduite en grec puis en latin et connut une extraordinaire diffusion dans l’Europe médiévale. La figure du Dernier Empereur devint progressivement l’une des grandes structures de l’imaginaire prophétique chrétien.

La Sibylle Tiburtine reprendra à son tour cette attente du souverain eschatologique.

Au début du XVIe siècle, cette tradition était encore pleinement vivante. Le Mirabilis Liber, publié à Paris en 1522, rassemblait plusieurs de ces prophéties et permettait leur application aux souverains contemporains.

Nostradamus écrit donc dans un monde où l’on attend depuis des siècles l’apparition d’un souverain providentiel appelé à sauver la chrétienté au milieu d’une immense crise.

Mais il apporte à cette vieille prophétie une transformation décisive.

Il la francise.

Le Dernier Empereur devient le Grand Monarque.

Le souverain universel de la tradition chrétienne sort désormais d’un « rameau de la stérile de long temps ».

Il est lié à la Gaule.

Il porte le sceptre.

Il ramène la concorde.

Et, comme Arthur, il doit en quelque sorte ressusciter :

« Resusciter le grand Roy d’Angolmois. »

Ainsi, derrière le Grand Monarque de Nostradamus se trouve une succession de figures qui traversent plus de deux millénaires de culture européenne :

  • Héraclès : le héros civilisateur qui pacifie le monde.
  • Virgile : l’enfant providentiel qui annonce le retour de l’âge d’or.
  • Arthur : le roi disparu appelé à revenir.
  • Le Pseudo-Méthode : le dernier empereur chrétien qui vainc les ennemis de la foi.
  • Nostradamus : le Grand Monarque qui ressuscite au milieu de la guerre.

Le personnage change.

Le mythe demeure.

Le rameau demeuré stérile

Dans l’Épître à Henri, Nostradamus écrit :

« Jusqu’à ce que naisse d’un rameau de la stérile de long temps. » (Henri, 56)

Il ajoute :

« Puis après en sortira du tige celle qui avait demeuré tant longtemps stérile, procédant du cinquantième degré, qui renouvellera toute l’Église chrétienne. » (Henri, 48)

Le Grand Monarque sortira donc d’une branche royale demeurée longtemps sans régner.

Le mot « stérile » ne signifie pas nécessairement que cette famille ne possède plus de descendants. Une branche peut être biologiquement féconde tout en étant politiquement stérile. Elle existe encore, mais elle ne produit plus de rois.

La dynastie demeure dans l’ombre.

Son sang subsiste, mais sa fonction a disparu.

Le verbe « ressusciter » de X-72 rejoint donc exactement l’image du « rameau » longtemps stérile. Le Grand Monarque ne fonde pas une dynastie entièrement nouvelle. Il relève une ancienne lignée et lui rend la fonction royale qu’elle avait perdue.

La guerre ne crée pas son sang. Elle crée les circonstances de sa reconnaissance.

Mars avant et après

Le dernier vers de X-72 est lui aussi fondamental :

« Avant apres Mars regner par bon-heur. »

Mars est à la fois une planète et le dieu romain de la guerre. Chez Nostradamus, il peut désigner une configuration astrologique, mais aussi la guerre elle-même.

Mars règne avant et après la résurrection du roi d’Angolmois.

Cela signifie que le retour du Grand Monarque est encadré par la guerre. Il n’apparaît pas au terme d’une paisible élection présidentielle, d’une réforme constitutionnelle négociée ou d’un débat académique sur la légitimité dynastique.

Il apparaît lorsque Mars domine.

La guerre précède son avènement. Elle provoque l’effondrement de l’ordre ancien, puis accompagne la reconstruction du nouveau.

Le règne par « bon-heur » n’est donc pas l’absence immédiate de tout combat. Le souverain providentiel surgit au milieu des affrontements pour transformer la guerre en victoire, puis la victoire en paix.

Le contraste entre Mars et le bonheur est volontaire.

La guerre prépare le règne heureux.

Le « grand clade »

Le quatrain IV-5 complète directement X-72 :

IV-5 :

Croix, paix, sous un accompli divin verbe,
L’Hespaigne & Gaule seront unis ensemble.
Grand clade proche, & combat tres acerbe :
Cueur si hardi ne sera qui ne tremble.

Le premier vers annonce le retour de la croix et de la paix sous l’autorité d’un personnage unique :

« sous un ».

Le second vers décrit l’union de la France et de l’Espagne :

« L’Hespaigne et Gaule seront unis ensemble. »

L’expression « L’Hespaigne & Gaule seront unis ensemble » pourrait également recevoir une lecture dynastique. Elle évoquerait alors le règne d’un souverain capable de réunir symboliquement les deux monarchies, ce qui renvoie naturellement à la branche franco-espagnole des Bourbons et, dans l’hypothèse légitimiste, à Louis XX.

Louis XX.

Ce rapprochement est renforcé par le quatrain X-95 :

« Dans les Espaignes viendra Roy tres puissant,
Par mer & terre subjugant or Midy…«

Le « Roy très puissant » apparaît ainsi dans les Espagnes, tandis que IV-5 annonce l’union de l’Espagne et de la Gaule sous une même autorité. Pris ensemble, ces deux textes peuvent suggérer que le Grand Monarque serait issu de la branche espagnole des Bourbons et qu’il exercerait sa souveraineté sur la France tout en conservant un lien politique ou dynastique majeur avec l’Espagne de Philippe VI.

Mais cette union ne se forme pas dans la tranquillité. Elle est immédiatement associée à un « grand clade » et à un combat particulièrement violent.

Le mot « clade » vient du latin clades. Il signifie une défaite, un désastre, une ruine, un massacre ou un carnage militaire. Le « grand clade » n’est donc pas une simple crise politique. Il désigne une catastrophe historique d’une telle ampleur que même les hommes les plus courageux seront saisis de peur :

« Cueur si hardi ne sera qui ne tremble. »

Le rapprochement entre X-72 et IV-5 devient alors évident.

X-72 révèle l’agent historique qui provoquera la résurrection du Grand Monarque : le « grand Roy d’effrayeur ».

IV-5 décrit la catastrophe militaire dans laquelle cette résurrection deviendra possible : le « grand clade ».

X-72 donne la cause.

IV-5 montre le point de bascule.

Le « grand clade » dans l’histoire de France

L’histoire de France offre plusieurs exemples de catastrophes militaires ou politiques qui ont précédé une transformation profonde de la souveraineté. Le « grand clade » annoncé par Nostradamus pourrait appartenir à cette catégorie d’événements : non pas une simple défaite, mais l’effondrement d’un ordre devenu incapable de se maintenir, permettant l’apparition d’une nouvelle légitimité.

Le premier exemple se situe aux origines mêmes de la France. En 476, la disparition de l’Empire romain d’Occident met fin à plusieurs siècles d’unité politique romaine. Romulus Augustule est déposé et les insignes impériaux d’Occident sont envoyés à Constantinople. L’Empire occidental disparaît, mais l’idée impériale et la civilisation romaine ne disparaissent pas avec lui.

C’est dans ce vide politique que s’élèvent progressivement les royaumes barbares, et notamment celui des Francs. Quelques décennies plus tard, Clovis impose son autorité sur une grande partie de la Gaule. Le fait le plus remarquable est qu’il ne détruit pas simplement l’héritage romain : il en récupère une partie.

En 508, après sa victoire sur les Wisigoths, l’empereur d’Orient Anastase lui confère une dignité consulaire. À Tours, Clovis revêt la pourpre et la chlamyde, pose le diadème sur sa tête et reçoit les acclamations de la foule. Le roi franc apparaît ainsi comme l’un des héritiers politiques de l’ordre romain disparu.

Le mécanisme est déjà celui qui nous intéresse : un grand ordre s’effondre ; quelques décennies plus tard, un nouveau souverain récupère une partie de sa fonction et de sa légitimité.

L’effondrement de Rome ne produit donc pas immédiatement Clovis. Il crée le monde dans lequel Clovis devient possible.

On retrouve un mécanisme comparable à la fin de la guerre de Cent Ans. Au début du XVe siècle, la monarchie française paraît proche de l’anéantissement. Le royaume est divisé, une partie du territoire est occupée et la légitimité du dauphin Charles est contestée. Jeanne d’Arc surgit alors au milieu du désastre. Elle ne prend pas elle-même le pouvoir : elle permet au souverain de retrouver sa fonction. La délivrance d’Orléans puis le sacre de Charles VII à Reims transforment une guerre presque perdue en restauration de la monarchie.

Avec Napoléon, le même archétype prend une forme séculière. La Révolution détruit la monarchie traditionnelle, dix années de guerre et d’instabilité épuisent les institutions, puis Bonaparte apparaît comme celui qui rétablit l’ordre. Le Consulat, puis l’Empire, ne restaurent pas l’Ancien Régime : ils produisent une nouvelle forme de souveraineté personnelle née de l’effondrement du régime précédent.

Mais l’exemple le plus proche de nous reste probablement celui de 1940.

La défaite française constitue un véritable clades au sens antique du terme : en quelques semaines, l’armée est vaincue, le gouvernement s’effondre, Paris est occupé et le régime politique disparaît. C’est précisément cette catastrophe que Marc Bloch analysera dans L’Étrange Défaite. La défaite militaire révèle l’incapacité d’un système politique, administratif et militaire à comprendre la transformation du monde.

Et de cette « étrange défaite » surgit une figure que presque personne n’aurait pu imaginer quelques semaines auparavant : le général de Gaulle.

Le 18 juin 1940, il ne possède presque rien. Ni territoire métropolitain, ni gouvernement reconnu en France, ni grande armée. Sa légitimité ne provient pas des institutions existantes : celles-ci viennent précisément de s’effondrer. Elle naît de son refus de considérer la catastrophe comme définitive.

Peu à peu, la France libre devient une autre France possible.

Puis cette légitimité minoritaire finit par l’emporter. En 1944, de Gaulle incarne la continuité de l’État républicain ; en 1958, une nouvelle crise nationale le ramène encore au pouvoir et débouche sur la fondation de la Ve République.

L’exemple de 1940 est donc particulièrement éclairant pour comprendre le « grand clade » de Nostradamus.

Avant la catastrophe, de Gaulle n’aurait probablement jamais pu devenir le personnage historique qu’il fut. La catastrophe crée les conditions de son avènement.

C’est exactement le mécanisme que pourrait annoncer X-72 lorsqu’il attribue au « grand Roy d’effrayeur » la fonction de « ressusciter le grand Roy d’Angolmois » :

  • L’effondrement de l’Empire romain rend possible Clovis.
  • Le désastre de la guerre de Cent Ans révèle Jeanne d’Arc et restaure Charles VII.
  • La Révolution et les guerres font émerger Napoléon.
  • L’étrange défaite de 1940 fait surgir de Gaulle.

Le « grand clade » annoncé par Nostradamus pourrait appartenir à la même famille historique : une catastrophe assez profonde pour rendre impossible la continuation de l’ordre ancien et faire apparaître une nouvelle forme de légitimité.

Le Grand Monarque ne serait donc pas seulement un homme attendant son heure. Il serait un homme que l’Histoire rend soudain nécessaire.

Tant que l’État fonctionne, le Grand Monarque relève du mythe. Lorsque l’État ne peut plus protéger la nation, le mythe peut devenir une solution politique. Le « grand clade » serait alors moins la fin de la France que le moment où l’ancienne légitimité s’effondre et où une nouvelle peut surgir. Comme à plusieurs reprises dans son histoire, la France ne changerait pas de souveraineté avant la catastrophe, mais à cause d’elle.

La guerre de Poutine

Le 24 février 2022, la Russie lança son invasion générale de l’Ukraine. Cette guerre a ouvert une nouvelle période historique en Europe.

Dans ma lecture de X-72, cette guerre ne constitue pas un événement extérieur à la prophétie. Elle appartient à la fonction historique du « grand Roy d’effrayeur ».

Poutine n’est pas seulement identifié par la date de son arrivée au pouvoir. Il l’est par ce qu’il accomplit ensuite. Son action doit « ressusciter » le Grand Monarque. Cela ne signifie évidemment pas que Vladimir Poutine souhaite restaurer la monarchie française. Il peut parfaitement provoquer cet avènement sans le vouloir et même sans en connaître l’existence.

Dans la logique prophétique, un personnage peut servir un dessein qui le dépasse. Il agit selon ses ambitions, ses intérêts et sa propre vision du monde, mais les conséquences de son action produisent un résultat entièrement différent.

Poutine ne couronnera probablement pas lui-même le Grand Monarque. Il détruira l’ordre qui rendait son retour impossible.

La destruction de l’ancien ordre

Une monarchie ne peut ressusciter tant que le système politique existant conserve sa légitimité, sa puissance et sa capacité à protéger la population.

En temps normal, les institutions républicaines paraissent définitives. Les peuples acceptent les dirigeants qu’elles produisent, même lorsqu’ils les contestent. Ils imaginent difficilement une autre forme de gouvernement.

Mais les grandes guerres brisent les évidences.

Lorsque les frontières s’effondrent, que les alliances deviennent impuissantes, que les gouvernements ne parviennent plus à défendre leur territoire et que les populations sont abandonnées à la peur, la légitimité politique change de nature.

On ne demande plus seulement au pouvoir de respecter des procédures. On lui demande de sauver la communauté. La guerre fait alors renaître l’ancienne fonction du roi : commander, protéger, arbitrer et incarner l’unité du peuple.

Le Grand Monarque ne reviendra donc pas nécessairement parce que les Français deviendront soudainement royalistes. Il pourra revenir parce que la catastrophe rendra indispensable un pouvoir d’une nature différente.

Ce n’est pas l’idéologie qui ressuscitera la monarchie. C’est la nécessité.

La chronologie prophétique pourrait ainsi se résumer :

  • 1999 : apparition du roi d’effrayeur.
  • 2022 : ouverture de la grande guerre européenne.
  • Le grand clade : extension et transformation de la guerre en catastrophe politique.
  • Après le clade : reconnaissance du Grand Monarque.

La guerre d’Ukraine ne constitue peut-être que le premier acte du processus. Le « grand clade » peut désigner une bataille déterminée, mais aussi une conflagration plus vaste née de l’extension de plusieurs conflits.

Il est encore trop tôt pour déterminer sa forme définitive. Mais sa fonction apparaît déjà clairement. Il ne doit pas seulement détruire. Il doit faire renaître.

Le roi d’effrayeur et le roi de paix

La relation entre Poutine et le Grand Monarque repose finalement sur une opposition symbolique.

Le premier est le roi de l’effroi. Le second sera le roi de la concorde.

Le premier ouvre le règne de Mars. Le second doit ramener la croix et la paix.

Le premier provoque la désagrégation de l’Europe. Le second unira la Gaule et l’Espagne.

Le premier appartient à la catastrophe. Le second naît de cette catastrophe pour y mettre fin.

Poutine ne serait donc pas l’adversaire direct du Grand Monarque, mais son précurseur négatif. Il prépare son avènement en accomplissant l’œuvre de destruction sans laquelle aucune résurrection ne serait possible.

L’histoire connaît souvent ce paradoxe : les hommes qui veulent abattre un monde préparent involontairement la naissance de celui qui leur succédera.

Le roi d’effrayeur croit agir pour restaurer la puissance de la Russie. Mais, dans le plan prophétique de Nostradamus, il travaillerait également à la résurrection du roi de France.

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