Le Grand Monarque selon la quatrième bucolique de Virgile.

Une célèbre poésie de Virgile fut interprétée comme annonçant le retour du Christ à la fin des temps sous la forme du Grand Monarque. Virgile est un poète latin ayant vécu entre 70 et 19 avant Jésus-Christ. Voici l’objet du crime, car il fut l’objet d’intense controverse à travers les siècles.

Page du Vergilius romanus, manuscrit du ve siècle des œuvres de Virgile.

Muses de Sicile, élevons un peu nos chants. Les buissons ne plaisent pas à tous, non plus que les humbles bruyères. Si nous chantons les forêts, que les forêts soient dignes d’un consul.

Il s’avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle: je vois éclore un grand ordre de siècles renaissants. Déjà la vierge Astrée revient sur la terre, et avec elle le règne de Saturne; déjà descend des cieux une nouvelle race de mortels. Souris, chaste Lucine, à cet enfant naissant; avec lui d’abord cessera l’âge de fer, et à la face du monde entier s’élèvera l’âge d’or: déjà règne ton Apollon.

Et toi, Pollion, ton consulat ouvrira cette ère glorieuse, et tu verras ces grands mois commencer leur cours. Par toi seront effacées, s’il en reste encore, les traces de nos crimes, et la terre sera pour jamais délivrée de sa trop longue épouvante.

Cet enfant jouira de la vie des dieux; il verra les héros mêlés aux dieux; lui-même il sera vu dans leur troupe immortelle, et il régira l’univers, pacifié par les vertus de son père. Pour toi, aimable enfant, la terre la première, féconde sans culture, prodiguera ses dons charmants, çà et là le lierre errant, le baccar et le colocase mêlé aux riantes touffes d’acanthe. Les chèvres retourneront d’elles-mêmes au bercail, les mamelles gonflées de lait; et les troupeaux ne craindront plus les redoutables lions: les fleurs vont éclore d’elles-mêmes autour de ton berceau, le serpent va mourir; plus d’herbe envenimée qui trompe la main; partout naîtra l’amome d’Assyrie.

Mais aussitôt que tu pourras lire les annales glorieuses des héros et les hauts faits de ton père, et savoir ce que c’est que la vraie vertu, on verra peu à peu les tendres épis jaunir la plaine, le raisin vermeil pendre aux ronces incultes et, jet de la dure écorce des chênes, le miel dégoutter en suave rosée. Cependant il restera quelques traces de la perversité des anciens jours: les navires iront encore braver Thétis dans son empire; des murs ceindront les villes; le soc fendra le sein de la terre. Il y aura un autre Typhis, un autre Argo portant une élite de héros: il y aura même d’autres combats; un autre Achille sera encore envoyé contre un nouvel Ilion.

Mais sitôt que les ans auront mûri ta vigueur, le nautonnier lui-même abandonnera la mer, et le pin navigateur n’ira plus échanger les richesses des climats divers; toute terre produira tout. Le champ ne souffrira plus le soc, ni la vigne la faux, et le robuste laboureur affranchira ses taureaux du joug. La laine n’apprendra plus à feindre des couleurs empruntées: mais le bélier lui-même, paissant dans la prairie teindra sa blanche toison des suaves couleurs de la pourpre ou du safran;et les agneaux, tout en broutant l’herbe, se revêtiront d’une vive et naturelle écarlate.

Filez, filez ces siècles heureux, ont dit à leurs légers fuseaux les Parques, toujours d’accord avec les immuables destins. Grandis donc pour ces magnifiques honneurs, cher enfant des dieux, glorieux rejeton de Jupiter ; les temps vont venir : vois le monde s’agiter sur son axe incliné; vois la terre, les mers, les cieux profonds, vois comme tout tressaille de joie à l’approche de ce siècle fortuné. Oh ! s’il me restait d’une vie prolongée par les dieux quelques derniers jours, et assez de souffle encore pour chanter tes hauts faits, je ne me laisserais vaincre sur la lyre ni par le Thrace Orphée, ni par Linus, quoique Orphée ait pour mère Calliope, Linus le bel Apollon pour père. Pan lui-même, qu’admire l’Arcadie, s’il luttait avec moi devant elle, Pan lui-même s’avouerait vaincu devant l’Arcadie. Enfant, commence à connaître ta mère à son sourire: que de peines lui ont fait souffrir pour toi dix mois entiers! Enfant, reconnais-la: le fils à qui ses parents n’ont point souri n’est digne ni d’approcher de la table d’un dieu, ni d’être admis au lit d’une déesse.” (Virgile, quatrième bucolique).

Le premier à comprendre que le texte pourrait annoncer le futur Grand Monarque comme retour du Christ fut l’Empereur Constantin au IVe siècle après Jésus-Christ dans un discours resté célèbre, prononcé devant l’Assemblée dite des saints. C’est l’oratio ad Sanctum coetum.

Le texte du discours nous est connu par une retranscription d’Eusèbe de Césarée. Il aborde la prophétie de Virgile dans le XXe chapitre qui porte le titre suivant : “Une citation de Virgilius Maro concernant le Christ, avec son interprétation, montrant que le Mystère y était indiqué de façon sombre, comme on peut s’y attendre de la part d’un poète.” s’en suit une longue analyse de la prophétie de Virgile, dont il est difficile de savoir s’il parle de la première venue du Christ ou de la Parousie, c’est-à-dire de son retour à la fin des temps.

Saint-Augustin citera la prophétie dans deux lettres. Deux témoignages de l’importance considérable de l’œuvre prophétique de Virgile.

Dans la lettre CXXXVII qu’il adresse à Volusien, datant de 412, le saint homme fait le lien entre la poésie de Virgile et le Christ.

LETTRE CXXXVII. (Année 412.)

On lira avec profit et admiration cette célèbre lettre où l’évêque d’Hippone répond aux objections que Volusien lui avait soumises ; rien de plus fort, de plus profond que celte manière de rendre raison d’un grand mystère. Cette lettre à Volusien où une vive éloquence accompagne toujours la pénétrante originalité de la pensée, où  tout est si serré et si plein, si animé et si frappant, est le plus beau rayon de lumière qui ait été jeté sur le mystère de l’Incarnation.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRES- EXCELLENT FILS VOLUSIEN , SALUT DANS LE SEIGNEUR. 1. J’ai lu votre lettre, où j’ai vu un abrégé très-bien fait d’une grande conversation. Je réponds sans retard, d’autant plus que votre lettre m’arrive dans un moment où j’ai un peu de loisir.

(…)

Ce Christ a été l’enseignement et le secours des hommes pour obtenir le salut éternel ; il a paru dans le temps qu’il avait jugé lui-même le plus favorable et qu’il avait marqué avant les siècles.

Le Christ a été l’enseignement, afin de confirmer de son autorité devenue visible les choses utilement vraies qui avaient été dites auparavant , non-seulement par les prophètes dont toutes les paroles sont conformes à la vérité, mais encore par les philosophes et les poètes eux-mêmes et tous les auteurs : qui doute en effet que dans leurs œuvres beaucoup de vrai ne soit mêlé au faux ? Il avait égard à ceux qui n’auraient pas pu voir ni discerner ces vérités dans les profondeurs intimes de la Vérité elle-même. Avant de s’unir à un homme, la Vérité avait assisté tous ceux qui pouvaient la comprendre ; mais voici la leçon salutaire qu’elle a surtout donnée par son incarnation.

(…)

Maintenant donc ce que Virgile a dit, nous le voyons tous : l’amome de Syrie croit partout En ce qui touche le secours de sa grâce, nous pouvons dire du Christ ce que dit le poète :
« Sous un chef tel que lui, s’il reste quelques vestiges de notre crime, ils sont effacés, et la terre ne connaîtra plus l’éternel effroi
.

« Mais, dit-on, aucun signe n’a fait éclater a convenablement la grande majesté cachée sous cette terrestre enveloppe, car le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades, de ressusciter les morts, tout cela, si vous songez à d’autres qui en ont fait autant, tout cela est trop peu pour un Dieu. »

Et nous aussi nous avouons que les prophètes ont fait des choses semblables. Car, lorsqu’il s’agit de prodiges , quoi de supérieur à la résurrection des morts ? (Saint-Augustin, Œuvres complètes, volume II, p. 284-285).

Saint-Augustin parle de la résurrection des morts ce qui semble correspondre à la Parousie. Selon-lui, Virgile parlerai donc de la Parousie.

Dans la lettre CCLVIII de Saint-Augustin évoque de nouveau Virgile. Il s’adresse à Oronce et parlant de la prophétie de Virgile donne son origine. Virgile aurait repris son texte des chants de la sibylle de Cumes.

LETTRE CCLVIII.
Martien était un ami des premières années de saint Augustin, mais il était resté païen, malgré l’exemple et les exhortations de notre Saint, Enfin vint le jour où Martien entra dans la voie chrétienne ; à cette nouvelle , l’évêque d’Hippone tut heureux ; il écrivit à son ami la lettre suivante ; on verra ce qu’il dit de l’amitié et des grandes conditions sans lesquelles toute amitié demeure incomplète.

AUGUSTIN A SON HONORABLE SEIGNEUR, A SON CHER ET BIEN-AIMÉ FRÈRE DANS LE CHRIST, A MARTIEN , SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Je m’arrache ou plutôt je me dérobe à mes occupations pour vous écrire, à vous mon ancien ami , que je n’avais pas cependant, tant que je ne vous avais pas dans le Christ.

(…)

Virgile avoue avoir emprunté ceci aux chants de Cumes, c’est-à-dire aux chants sibyllins ; peut-être celte prophétesse avait-elle appris en esprit quelque chose de l’unique Sauveur du monde, et elle avait été forcée de l’avouer – Voilà, mon honorable seigneur, mon cher bien-aimé frère en Jésus-Christ, le peu que j’ai trouvé à vous écrire en échappant un moment au poids de mes travaux, et peut-être ce peu vous semblera-t-il quelque chose : je désire que vous me répondiez,” (Saint-Augustin, Œuvres complètes, volume III, p. 106-108).

Il y a beaucoup à dire sur la sibylle de Cumes. Le sujet est immense et concerne les racines de notre civilisation gréco-latine repris dans le christianisme. Lorsque Saint-Augustin évoque Cumes en liaison avec la quatrième bucolique, il pense au chef d’œuvre de Virgile, un monument de la culture européenne qui marqua profondément notre culture. Il y a Homère et son Illiade et l’Odysée, le théâtre grec. Mais pas seulement. N’oublions pas l’Enéide de Virgile qui relate l’épopée des survivants de la guerre de Troie et la transmission de la civilisation grecque à l’Italie, puis au reste de l’Europe. Dans cette transmission, la sibylle de Cumes joua un grand rôle.

A titre personnel, j’ai beaucoup plus été influencé par l’Enéide que par la poésie d’Homère. C’est une question de goût. J’ai lu et relu durant mon adolescence et ma jeunesse l’Enéide de Virgile. L’origine troyenne des rois de France m’attira irrémédiablement vers lui. Je voulais comprendre. Il n’est donc par étonnant que le grand poète latin soit repris par Saint-Augustin et soit un précurseur du futur Grand Monarque et de la Parousie.

Hélènos, fils de Priam, l’un des survivants de la guerre de Troie, a reçu le don de divination d’Apollon. Dans son rôle de devin, Hélènos annonce à Enée qu’il devra consulter la Sibylle de Cumes dans le sud de l’Italie.

Lorsque, emporté là-bas, tu auras rejoint la ville de Cumes,

ses lacs divins et l’Averne tout bruissant de ses forêts,

tu apercevras une prêtresse en délire qui, sous un rocher creux,

prophétise des destinées, notant les noms sur des feuilles d’arbres.

Tous les oracles que la vierge a  inscrits sur ces feuilles,

elle les classe en bon ordre et les laisse enfermés dans son antre.

Ils restent bien en ordre, immobiles, sans quitter à  leur place.

Mais, quand un faible vent a soufflé et quand la porte, en pivotant,

a dispersé ces tendres frondaisons, cette même prêtresse,

au creux de son antre, ne se soucie pas ensuite de les saisir au vol,

ni de les remettre en place ni de reconstituer les poèmes :

on s’en va, sans  réponse, et on déteste le séjour de la Sibylle.

Que pour toi, le temps passé là ne passe pas  trop comme perdu,

même si  tes compagnons protestent, même si un violent appel du large

presse tes voiles et si un vent favorable te permet de les gonfler ;

va trouver la prêtresse, implore-la et demande-lui de chanter ses oracles :qu’elle consente à faire entendre sa voix, à desserrer les lèvres.

Elle t’expliquera  les peuples d’Italie, et les guerres futures,

elle te dira comment éviter ou supporter toutes les épreuves

et, vénérée par toi, elle t’accordera une heureuse traversée.

Voilà les révélations que par ma voix je puis t’annoncer.

Va, et que tes exploits élèvent jusqu’aux astres une Troie majestueuse.

(Virgile, Enéide, III : 441-462)

Enée arrive à Cumes en bateau.

Ainsi parle Enéeen versant des larmes ; puis il lâche la bride

à la flotte et aborde finalement aux rivages euboïques de Cumes,

On retourne les proues vers la mer ; alors, de leur croc puissant,

les ancres immobilisent les navires, les poupes recourbées bordent le rivage.

Les jeunes hommes s’élancent pleins d’ardeur

sur la côte d’Hespéride. Certains cherchent les germes de feu

cachés dans les veines du silex ; d’autres dépouillent les forêts épaisses,

abris des bêtes sauvages, et signalent les cours d’eau découverts.

Le pieux Énée de son côté gagne la hauteur que domine

le haut Apollon et, plus loin, l’antre immense la retraite

de l’effrayante Sibylle, à qui le prophète de Délos insuffle grandement

intelligence et énergie, tout en lui découvrant l’avenir.

(…)

Le flanc immense de la roche euboïque a été creusé,

formant un antre, accessible par cent larges accès, cent portes,

d’où surgissent autant de voix, les réponses de la Sibylle.

Ils étaient arrivés au seuil, lorsque la vierge déclara : « Il est temps

d’interroger les destins ; c’est le dieu, voici le dieu ! »

(…)

les peuples des Massyles et les territoires bordant les Syrtes ;

maintenant enfin, nous touchons aux rives de la fuyante Italie.

Puisse la mauvaise fortune de Troie, qui nous poursuit, s’être arrêtée ici.

Vous aussi,  dieux et déesses, vous pouvez désormais épargner

la nation de Pergame, vous tous à qui portèrent ombrage Ilion

et l’immense gloire de la Dardanie. Toi aussi, très sainte prophétesse,

qui possèdes la prescience de l’avenir, accorde-moi, non pas un royaume

qui ne m’est pas destiné – mais d’installer les Teucères au Latium,

avec les dieux errants de Troie et leurs divinités toujours bousculées.

Alors, j’instaurerai un temple en l’honneur de Phébus et de Trivia,

un temple de marbre dur, et des jours de fête consacrés à Phébus.

Toi aussi, un vaste sanctuaire t’attend dans notre royaume :

j’y installerai  tes oracles et les destins secrets annoncés à mon peuple,

et j’y affecterai des hommes choisis, vénérable prophétesse.

Seulement ne confie pas tes chants à des feuilles ; ils risqueraient

de s’envoler, jouets des vents subtils ; chante-les toi-même,

je t’en prie. » Il cessa de parler en fermant la bouche.

Mais, dans son antre la prêtresse, pas encore possédée par Phébus,

est en transes, comme si elle avait eu le pouvoir  d’écarter  de sa poitrine

le grand dieu qui s’occupe d’autant plus à tourmenter sa bouche écumante,

à dompter ce coeur farouche, et à la presser et à la maîtriser.

Et déjà les cent immenses portes  de la demeure se sont ouvertes

spontanément et lancent dans les airs les réponses de la prophétesse :

« Ô toi, tu as enfin triomphé des graves périls de la mer !

Cependant, des dangers pires t’attendent sur la terre.

Les Dardanides parviendront au royaume de Lavinium :

ôte ce souci de ton coeur. Mais ils souhaiteront aussi n’y être pas venus.

Je vois des guerres, d’horribles guerres, et le Thybris entièrement couvert

d’une écume de sang. Ni un Simois, ni un Xanthe ni un camp des Doriens

ne t’auront manqué : déjà un nouvel Achille est né pour le Latium

(Virgile, Enéide, IV : 1-12 ; 41-46 ; 60-69).

La Sibylle annonce le destin exceptionnel d’Enée dans le Latium et la naissance de Romulus (le nouvel Achille) qui fondera Rome. Saint-Augustin sous-entend que la sibylle aurait également vu la naissance du Christ à l’intérieur de l’Empire romain et son retour à la fin des temps. C’est selon lui, la source d’inspiration de la quatrième bucolique.

Comme pour la prophétie de Merlin ou celle de Nostradamus, nous sommes dans des textes d’une grande importance annonciateurs du développement de la civilisation occidentale. Il est d’ailleurs possible qu’il y ait une continuité historique entre la Sibylle de Cumes, la prophétie de Merlin et celle de Nostradamus, chacun ayant lu les textes de l’autre. La prophétie de Merlin ayant été mise par écrit par Geoffrey de Monmouth au XIIIe siècle, en s’inspirant de celle de la Sibylle. De même que Nostradamus s’inspira de celle de Cumes et de Merlin. Nous retrouvons des éléments de concordance troublante entre les trois textes.

Un exemple parmi tant d’autres, dans sa lettre à César, Nostradamus avoue avoir eu accès à des livres secrets qu’il a brûlés après les avoirs lus.

Et malgré que cette occulte philosophie ne soit réprouvée, je n’ai jamais voulu présenter sa persuasion effrénée : et malgré que plusieurs livres (volumes) aient été cachés pendant de longs siècles, ils me sont parvenus. Mais me doutant de ce qui m’arriverait (en leur possession), je les ai brûlés après lecture ; et pendant que la flamme les dévorait, elle rendait, en “léchant” l’air, une clarté insolite, plus claire que d’habitudes, comme la lumière du feu provenant d’un cataclysme fulgurant, illuminant subitement la maison, comme si elle eût été subitement embrasée, afin qu’à l’avenir n’en fusse fait un mauvais usage recherchant (avant tout) la parfaite transformation tant lunaire que solaire, et les métaux inoxydables (précieux) sous terre et des ondes occultes, je les ai réduits en cendres.” (Nostradamus, lettre à César, 29-31)

Lorsque Nostradamus évoque des manuscrits qui étaient cachés depuis des siècles, on peut penser aux prédictions de la Sibylle de Cumes qui ont été mis par écrits dans dix recueils et précieusement gardés à Rome. Ce sont les “livres sibyllins”. L’histoire est relatée par Lactance (250-325) dans ses “institutions divines“.

Il faut maintenant parler des livres que les sibylles ont laissés; nous y trouverons, sur la vérité que nous voulons établir, des preuves plus certaines et qui ne seront pas sujettes aux défauts de celles que nous avons produites jusqu’ici ; car nos adversaires refuseront peut-être d’ajouter foi aux poètes, parce que la perfection de leur art consiste à feindre et à rendre le mensonge vraisemblable, et ils ne croiront pas non plus devoir déférer à l’autorité des philosophes, parce qu’étant des hommes, ils peuvent se laisser surprendre à l’erreur ou à l’apparence.

Varron, qui pour sa profonde érudition ne vit aucun parmi les Grecs qui ne lui cédât, ni aucun des Romains qui osât l’égaler, ce savant homme, dis-je, dans son Traité des Choses Divines qu’il adresse à Caïus César, souverain sacrificateur, venant à parler des fonctions des quindécemvirs, qui sont préposés à la garde des livres sibyllins, prétend que ce nom ne fut pas donné à ces livres sacrés pour avoir été l’ouvrage d’une seule sibylle ; mais que les anciens ayant ainsi nommé toutes les femmes qui paraissaient remplies de l’esprit de prophétie ou agitées de la fureur poétique, tout ce que ces femmes inspirées prononçaient reçut le nom d’oracles sibyllins, (…) La Cumane, nommée Amalthée par Damophile et par Hérophile, est la septième ; cette sibylle, si célèbre dans l’histoire romaine, vivait sous le règne du premier des Tarquins; elle lui apporta un jour neuf volumes, elle lui en demanda trois cents pièces d’or. Le roi, indigné de la hardiesse de cette femme, ou étonné de sa folie, ou plutôt effrayé de la grandeur du prix qu’elle mettait à ses livres, la rebuta; mais elle, sans s’émouvoir, en brûla trois, et demanda la même somme pour les six qui restaient; Tarquin, surpris et irrité tout ensemble d’un procédé si nouveau, la traita encore plus rudement, ce qui l’obligea à en brûler trois autres. Le roi, ému de crainte, et peut-être touché de curiosité, voyant qu’elle persistait toujours à demander les trois cents pièces d’or, les lui fit compter sur l’heure, et fit mettre dans le Capitole les trois livres qui s’étaient sauvés du feu et de l’avarice de la sibylle. Leur nombre fut dans la suite beaucoup augmenté de ceux que plusieurs villes de Grèce et d’Italie envoyèrent à Rome; et on rassemblait avec soin tout ce qui portait le nom de sibyllin, ou qui paraissait en avoir le caractère. (…)

Les livres des sibylles sont entre les mains de tout le monde, hors ceux de la sibylle de Cumes, dont les Romains font un grand mystère, n’étant permis qu’aux quindécemvirs, dont nous avons parlé, de les voir et de les lire (…) Voici ce qu’un auteur très exact, Fenestella, rapporte d’elle au sujet des quindécemvirs : il dit que le Capitole ayant été rebâti sous le consulat de Curion, après un incendie qui n’en avait fait que des ruines, ce premier magistrat de la république proposa au sénat d’envoyer à Erythrée quelques personnes de considération pour faire une recherche des livres de la sibylle et les faire transporter à Rome. Le sénat députa pour cet effet trois personnes de probité, qui retournèrent chargés de mille vers qu’ils avaient eu soin de tirer de l’original avec beaucoup de fidélité et d’exactitude.” (Lactance, Institutions divine, I, 6).

Les trois livres ont été installés précieusement dans la temple capitolin de Rome. Ils sont gardés par une catégorie spéciale de prêtre, les quindécemvirs. Ils permettaient de connaître l’avenir par l’interprétation des textes.

Marcus Aurelius sacrificing
L’empereur Marc-Aurèle (161-180 après J.-C.) et les membres de la famille impériale offrent des sacrifices en reconnaissance du succès contre les tribus germaniques. Dans les arrière-plans se trouve le Temple de Jupiter sur le Capitole (c’est la seule représentation existante de ce temple romain). Bas-relief de l’Arc de Marc-Aurèle, Rome, maintenant au Musée du Capitole à Rome.

En période de grands troubles, lorsque le pouvoir n’arrive plus à convaincre le peuple, l’empereur avec l’aide des quindecemvirs va lire les livres pour connaître le sens des événements et comprendre l’avenir de l’Empire. Les textes des historiens latins regorgent d’indication sur la consultation des livres sibyllins lors des périodes incertaines. Ce fut le cas lors de l’incendie de Rome sous Néron comme le raconte Tacite.

La prudence humaine avait ordonné tout ce qui dépend de ses conseils : on songea bientôt à fléchir les dieux, et l’on ouvrit les livres sibyllins. D’après ce qu’on y lut, des prières furent adressées à Vulcain, à Cérès et à Proserpine : des dames romaines implorèrent Junon, premièrement au Capitole, puis au bord de la mer la plus voisine, où l’on puisa de l’eau pour faire des aspersions sur les murs du temple et la statue de la déesse ; enfin les femmes actuellement mariées célébrèrent des sellisternes(1) et des veillées religieuses. Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d’avoir ordonné l’incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d’autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d’hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus.” (Tacite, Annales, XV : 44).

La tradition des livres sibyllins est repris dans le christianisme comme le montre Saint-Augustin, mais également la fabuleuse fresque de la chapelle sixtine peinte par Michel-Ange. La sibylle de Cumes est représenté en train de lire l’un des trois livres. Les deux autres sont tenus sous le bras par deux anges.

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La Sibylle de Cumes par Michel-Ange dans la Chapelle-Sixtine.

Merlin comme Nostradamus s’inscrivent parfaitement dans la tradition de la sibylle de Cumes. Ils en sont les héritiers et les continuateurs malgré ce que peuvent vous en dire certains catholiques traditionnalistes. D’ailleurs ces gens-là sont souvent issues de famille de la grande bourgeoisie protestante, venu infiltrer l’Eglise catholique pour instiller le venin du diable, par l’interdiction du don de prophétie donné par Dieu via le Saint-Esprit a certains croyants.

Il faut rappeler que tous les plus grands interprètes des prophéties de Nostradamus étaient des religieux. Que ce soit Jean Le Roux, Anatole Le Pelletier, Eugène Bareste ou Henri Torné-Chavigny (voir la section “livres anciens” pour lire leurs œuvres en pdf). Ils étaient tous prêtres ou moines. Par la suite, la tradition fut perdu en raison du nouveau discours de l’église sur Nostradamus. Un discours influencé par l’infiltration protestante tant par Vatican II que chez les traditionalistes. Nostradamus comme Merlin s’inscrivaient dans la tradition de la sibylle et étaient entièrement conformes au don de prophétie. Un don de prophétie évoqué par Saint-Paul dans l’épître aux Corinthiens.

Recherchez la charité. Aspirez néanmoins aux dons spirituels, mais surtout à celui de prophétie. En effet, celui qui parle en langue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, car personne ne le comprend, et c’est en esprit qu’il dit des mystères. Celui qui prophétise au contraire, parle aux hommes, les édifie, les exhorte, les console. Celui qui parle en langue s’édifie lui-même ; celui qui prophétise édifie l’Eglise [de Dieu]. Je désire que vous parliez tous en langues, mais encore plus que vous prophétisiez ; car celui qui prophétise est plus grand que celui qui parle en langues, à moins que ce dernier n’interprète ce qu’il dit, pour que l’Eglise en reçoive de l’édification.” (1 Corinthiens, XIV : 1-5).

Dans le sixième article de ma série sur le plan du diable pour la domination du monde, J’ai parlé du lien entre le onzième travail d’Héraclès et le destin du Grand Monarque. Or, il faut savoir qu’Héraclès passa par Cumes où il parvient à vaincre des géants.

« Hercule, quittant les bords du Tibre, parcourut le littoral de l’Italie. Il entra dans la campagne de Cumes, où il y avait, dit-on, des hommes qui, étant très robustes et méchants, portaient le nom de Géants. Cette campagne s’appelait aussi champ Phlégréen, à cause d’une colline qui vomissait jadis des masses de flammes, comme l’Etna, en Sicile. Cet endroit est à présent nommé le Vésuve, et on y remarque encore beaucoup de traces de son ancien embrasement. Instruits de la présence d’Hercule, les Géants s’assemblèrent tous et marchèrent contre lui en ordre de bataille. En raison de la forme et de la vigueur des Géants, le combat fut rude. Enfin Hercule demeura vainqueur, grâce au secours des dieux. Il tua la plupart des Géants, et pacifia la contrée. Selon le récit des mythologues, les Géants sont fils de la Terre, en raison de leur taille prodigieuse. Voilà ce que racontent sur la défaite des Géants à Phlègre plusieurs mythologues dont l’autorité a été suivie par Timée, l’historien. » (Diodore de Sicile, la Bibliothèque, IV : XXI).

Les géants, comme les dragons ou les serpents symbolisent les énergies de la terre. Tuer les géants signifiant prendre le contrôle des forces telluriques pour en canaliser la puissance de la terre au service de Dieu. C’est le grand principe de la géographie sacrée.

« Quittant le champ Phlégréen, Hercule continua à longer les côtes de la mer. Il acheva plusieurs travaux autour du lac d’Averne, consacré à Proserpine. Ce lac est situé entre Misène et Dicéarchée, dans le voisinage d’une source d’eaux chaudes. Il a environ cinq stades de tour, et il est d’une profondeur incroyable. C’est pourquoi ses eaux, d’ailleurs très pures, sont de couleur bleue. Les mythologues racontent qu’il y avait anciennement en cet endroit un oracle rendu par les morts, mais qu’il a disparu par la suite des temps. Ce lac se déchargeait dans la mer : Hercule en ferma, dit-on, l’embouchure, et construisit le long des côtes de la mer une route qui s’appelle encore aujourd’hui route Herculéenne. » (Diodore de Sicile, la Bibliothèque, IV : XXXII).

Contrairement à l’oracle de Delphes, autre grand lieu de la géographie sacrée du monde antique, qui a été entièrement détruit, le lieu où la sibylle rendait ses sentences à Cumes existe encore. Il est resté presque miraculeusement intact.

Voici la description qu’en fait Virgile dans l’Enéide :

Cela fait, Énée s’empresse d’exécuter les ordres de la Sibylle.

Une caverne se trouvait là, profonde, immense, largement béante,

rocailleuse, protégée par un lac noir et l’obscurité de bois ;

nul oiseau ne pouvait s’y aventurer ni la survoler impunément,

tant étaient fortes les effluves qui émanaient de ces gorges

sombres et qui montaient jusqu’à la voûte céleste.

(Virgile, Enéide, VI : 237-241).

Cumes était située près de Naples et du volcan le Vésuve. A côté de Cumes se trouve également le lac Averne, un lac volcanique d’où s’exhalait des vapeurs méphitiques permettant le don de prophétie.

Énée et la SibylleLac Averne William Turner1798 Tate BritainLondres

Le lac est relié à la grotte de la Sibylle par un long tunnel.

entrée couloir sibylle Cumes.
Entrée de la Grotte de la Sibylle de Cumes.
Antre de la Sibylle, Cumes.
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Antre de la Sibylle, Cumes.