Les lumières sombres contre le despotisme éclairée (3).
Dans le premier article, nous avons exploré l’évolution des idées politiques, passant de l’absolutisme au despotisme éclairé. Il s’agit ici d’idées qui ont bouleversé l’histoire du monde et exercent encore, de nos jours, une influence considérable.
Dans le deuxième article, nous avons exploré la critique néo-réactionnaire de la vision universaliste progressiste.
Nous verrons, dans ce troisième article, la vision du monde que propose la néo-réaction.
II. La vision du monde de la néo-réaction.
La néo-réaction ne se contente pas de critiquer l’idéologie mondialiste progressiste, mais elle construit une vision du monde pour la remplacer. Cela concerne le « néo-caméralisme » (A), la géopolitique du « patchwork » (B) et la méthode pour prendre le pouvoir (C).
A. Le néo-caméralisme.
Si la Cathédrale est la maladie, le néo-caméralisme est le remède proposé. Le terme fait référence au caméralisme que nous avions vu dans le premier article. C’est la science de l’administration développée par Frédéric II de Prusse. Elle visait à gérer l’État avec une efficacité maximale pour accroître sa puissance. Curtis Yarvin va proposer une amélioration et une véritable mise à jour de ce concept, d’où l’ajout de « néo » à « caméralisme ».
« … bien que l’approche néocaméraliste complète n’ait jamais été mise en œuvre, ses équivalents historiques les plus proches sont la tradition de l’absolutisme éclairé du XVIIIe siècle, représentée par Frédéric le Grand, et la tradition non démocratique du XXIe siècle, telle qu’on l’observe dans certains fragments survivants de l’Empire britannique, comme Hong Kong, Singapour et Dubaï.
Ces États semblent offrir à leurs citoyens une très haute qualité de services, sans aucune démocratie véritable. Ils connaissent une criminalité faible et de hauts niveaux de liberté personnelle et économique. Ils ont tendance à être assez prospères. Leur seule faiblesse réside dans la liberté politique, et la liberté politique est, par définition, sans importance lorsque le gouvernement est stable et efficace. » (Nick Land, Les lumières sombres, Partie 1)
Le néo-caméralisme est marqué par le formalisme (1), une architecture politique particulière (2), inspirée de la science-fiction et plus particulièrement par son courant cyberpunk (3).
1. Le formalisme.
Le principe de base du néo-caméralisme est le formalisme.
Le formalisme est une idéologie politique dont l’objectif fondamental est de concevoir une organisation politique qui doit permettre aux humains d’interagir sans violence.
« Cela dit, l’idée fondamentale du formalisme est simplement que le principal problème des affaires humaines est la violence. Le but est de concevoir une manière permettant aux êtres humains d’interagir, sur une planète de taille remarquablement limitée, sans violence.
Surtout sans violence organisée. À côté de la violence organisée des hommes contre les hommes, un bon formaliste estime que tous les autres problèmes, pauvreté, réchauffement climatique, décadence morale, etc., etc., etc., sont fondamentalement insignifiants. Peut-être qu’une fois débarrassés de la violence, nous pourrons nous inquiéter un peu de la décadence morale, mais étant donné que la violence organisée a tué quelques centaines de millions de personnes au siècle dernier, alors que la décadence morale nous a donné « American Idol », je pense que les priorités sont assez claires. » (Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste)
Pour atteindre cette paix, le formalisme propose d’établir de manière précise qui possède quoi et de formaliser cette situation par des titres de propriété clairs.
« Le but du formalisme est d’éviter ce petit détour désagréable. Le formalisme dit : essayons de déterminer exactement qui possède quoi, maintenant, et donnons-lui un joli certificat en bonne et due forme. N’entrons pas dans la question de savoir qui devrait posséder quoi. Car, qu’on le veuille ou non, c’est tout simplement une recette pour davantage de violence. Il est très difficile d’inventer une règle qui explique pourquoi les Palestiniens devraient récupérer Haïfa, sans expliquer aussi pourquoi les Gallois devraient récupérer Londres. » (Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste)
Discuter de qui devrait posséder tel ou tel territoire est perçu comme une recette infaillible pour engendrer de nouvelles violences, car il est difficile d’établir une règle qui justifie qu’un groupe récupère une terre sans qu’un autre groupe ne revendique la sienne. L’autorité et la propriété sont donc définies par le contrôle effectif : un État possède un territoire simplement parce qu’il a le pouvoir d’y déterminer ce qui s’y passe et qu’il refuse de le céder, et non en vertu d’un quelconque droit mystique ou d’un héritage sacré. Un formaliste n’est satisfait que lorsque la propriété et le contrôle ne font qu’un.
« Un bon formaliste ne voudra rien entendre de tout cela. Car, pour un formaliste, le fait que les États-Unis puissent décider de ce qui se passe sur le continent nord-américain entre le 49e parallèle et le Rio Grande, ainsi qu’en Alaska, à Hawaï, etc., signifie qu’ils sont l’entité propriétaire de ce territoire. Et le fait que les États-Unis prélèvent régulièrement des paiements sur les créatures à fourrure mentionnées plus haut ne signifie rien de plus que le fait qu’ils possèdent aussi ce droit. Les diverses manœuvres et pseudo-légalités par lesquelles ils ont acquis ces propriétés ne relèvent plus que de l’histoire. Ce qui compte, c’est qu’ils les détiennent aujourd’hui et qu’ils n’ont aucune envie de les céder, pas plus que vous n’avez envie de me donner votre portefeuille. » (Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste)
C’est selon cette logique que Donald Trump revendique la propriété de Panama, du Canada ou du Groenland. Il considère en être le propriétaire, car ces territoires se situent sur le continent américain, chasse gardée des États-Unis. Qu’un autre État soit, par les aléas de l’histoire, propriétaire de ces territoires ne change rien. L’Angleterre est la détentrice officielle du Canada, et le Danemark celle du Groenland. Mais les USA se considèrent comme les possesseurs réels de ces deux pays. Curtis Yarvin reprend la distinction de Charles Maurras entre pays réel et pays légal.
« Ainsi se présente le manifeste formaliste : les États-Unis ne sont qu’une corporation. Ils ne sont pas une fiducie mystique transmise par les générations. Ils ne sont ni le dépositaire de nos espoirs et de nos peurs, ni la voix de la conscience, ni l’épée vengeresse de la justice. Ils ne sont qu’une grosse vieille entreprise détenant un immense amas d’actifs, sans idée claire de ce qu’elle cherche à en faire, et s’agitant en tous sens comme un requin de trois mètres dans un bocal » (Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste)
L’État moderne est par conséquent dépouillé de son aura romantique, morale et religieuse. Le formalisme considère l’État non pas comme l’incarnation de la conscience nationale ou la voix de la justice, mais comme une simple entreprise souveraine, une « sovcorp », qui détient d’énormes actifs.
« Pour un formaliste, la manière de réparer les États-Unis consiste à se débarrasser de tout cet antique fatras mystique, des prières corporatives et des chants de guerre, à déterminer qui possède cette monstruosité, puis à les laisser décider ce qu’au diable ils vont en faire. Je ne pense pas qu’il soit excessif de dire que toutes les options, y compris la restructuration et la liquidation, devraient être envisagées.
Que l’on parle des États-Unis, de Baltimore ou de votre portefeuille, un formaliste n’est satisfait que lorsque propriété et contrôle ne font qu’un. Pour « reformaliser », il nous faut donc déterminer qui détient le pouvoir réel aux États-Unis, puis attribuer des parts de manière à reproduire cette répartition aussi fidèlement que possible. » (Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste)
Pour réparer un État dysfonctionnel, il faut se débarrasser des mythes démocratiques, de ce fatras mystique, pour découvrir qui en est le véritable propriétaire, c’est-à-dire qui détient le pouvoir d’influence réel, afin de lui attribuer des parts (des actions) de manière à reproduire cette distribution de pouvoir, et laisser ces actionnaires décider de la gestion, de la restructuration ou de la liquidation de cette entité. L’application du formalisme à cette échelle politique macroscopique est ce que l’on appelle le néo-caméralisme.
Sur le plan de l’organisation sociale et juridique, le formalisme repose sur des accords volontaires plutôt que sur des lois absolues. Les règles ne sont pas édictées par des dieux, elles sont le fruit d’accords, et un individu n’est lié par une règle que s’il y a consenti.
« Au fond, le formalisme est un système d’action collective dans lequel le seul péché consiste à rompre sa propre promesse. Le néo-caméralisme est le formalisme appliqué à l’échelle politique.
Le formalisme part de l’idée d’un accord. Lorsque vous êtes partie à un accord, vous promettez aux autres que vos actions futures suivront un certain schéma. Par exemple, vous pouvez promettre de peindre la maison de Joe, à condition que Joe vous promette de vous payer pour ce travail. Vous et Joe pouvez également convenir de la manière dont seront traités les événements imprévus, les litiges, et ainsi de suite. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait laminer, Chapitre 6)
Dans ce système d’action collective, le seul véritable péché est de rompre sa propre promesse. Le concept de propriété émerge naturellement de ces accords formalisés, par exemple lorsque deux voisins tracent une ligne imaginaire pour délimiter leurs terres et éviter d’entrer en conflit.
« Le néo-caméralisme traite du cas particulier des corporations souveraines, ou sovcorps. Une sovcorp est une corporation qui ne dépend d’aucune autre puissance. Pour conclure des accords avec d’autres sovcorps, elle doit s’assurer qu’il n’est pas dans l’intérêt de l’autre sovcorp de violer ces accords ; sinon, il est probable qu’elle le fera. La manière d’y parvenir relève du problème de la sécurité. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait laminer, Chapitre 6)
Pour éviter la complexité infinie de contrats interpersonnels en cascade, le système reconnaît des entités virtuelles appelées « corporations » (ou entreprises). Une corporation souveraine, ou « sovcorp », applique ce principe, mais doit assurer sa propre sécurité puisqu’il n’y a pas d’autorité supérieure pour faire respecter sa charte.
« Le concept de démocratie sans politique n’a absolument aucun sens et, comme nous l’avons vu, politique et guerre forment un continuum. La politique démocratique se comprend le mieux comme une sorte de violence symbolique, un peu comme si l’on décidait du vainqueur d’une bataille d’après le nombre de troupes qu’il a amenées. » (Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste)
Enfin, le formalisme s’oppose frontalement à la démocratie, qu’il considère comme un système de gouvernement inefficace et destructeur. La politique démocratique y est vue comme une forme de « violence symbolique », semblable à une bataille où l’on déterminerait le vainqueur en comptant le nombre de troupes amenées par chaque camp.

Cette vision de la société est typiquement américaine et ne sera jamais applicable à l’Europe. Elle correspond à la manière de penser protestante. La vision du monde latine et catholique fonctionne selon d’autres ressorts psychologiques dont je ne parlerai pas ici. Il en sera de même pour l’architecture politique que propose la néo-réaction.
2. L’architecture politique.
Yarvin propose de remplacer la Constitution américaine par les statuts d’une société anonyme avec un PDG-Roi (a), des actionnaires (b) et des clients (c).

a. Le PDG-Roi.
Dans le néo-caméralisme, nous trouvons la figure du « CEO-Roi », c’est-à-dire du roi-PDG. Parfois, les textes évoquent le terme de « Délégué ».
« Donc : un royaume du Patchwork est gouverné par un Délégué, qui est le mandataire des propriétaires et peut être remplacé à tout moment, pour n’importe quelle raison, par la majorité d’entre eux. Le Délégué exerce une autorité souveraine indivise, comme dans une monarchie de droit divin. C’est-à-dire, en clair : le pouvoir total. (Le Délégué est toujours juif.)
Cette architecture, d’apparence fragile, peut réussir au niveau souverain parce que, et seulement parce que, la technologie moderne du chiffrement la rend réalisable. Les propriétaires utilisent un système de partage de secret pour contrôler une clé racine qui doit régulièrement réautoriser… » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 2)
Cette fonction incarne la fusion absolue entre l’autorité d’un monarque de droit divin et l’efficacité d’un chef d’entreprise moderne, d’où la curieuse expression de PDG adossée à celle de roi.
Cette idée d’un PDG-Roi remonte à certains courants de pensée de la fin du XIXe siècle, en particulier avec Thomas Carlyle. Une idée qui sera reprise au XXe siècle par le courant libertarien autrichien.
Thomas Carlyle (1795-1881) est un historien écossais qui va entreprendre une féroce critique de la démocratie et faire l’apologie du « culte des héros » ou des grands hommes.

Pour lui, l’histoire est marquée par de grands hommes qui sont à l’origine de grands événements. Cette théorie s’oppose à celle d’Herbert Spencer (1820-1903), qui pense, à l’inverse, que les grands hommes sont la conséquence de la société dans laquelle ils vivent. Sans les conditions sociales préexistantes à leur naissance, il n’y a pas de grands hommes. Il n’y a pas de grands hommes sans grands événements.

La pensée de Carlyle va exercer une grande influence sur Curtis Yarvin, qui va reprendre l’idée d’un ordre social reposant sur la soumission aux grands hommes. C’est l’idée sous-jacente derrière la notion de CEO-Roi.
Plus tard, dans le courant du XXe siècle, nous avons le courant libertarien autrichien, qui va exercer une influence importante sur la néo-réaction, en particulier à travers Hans-Hermann Hoppe (1949-?).

Hoppe va réaliser un curieux mariage entre l’anarchie et la monarchie. Il se prétend à la fois anarcho-capitaliste et monarchiste héréditaire. Il théorise la supériorité de la monarchie sur la démocratie du point de vue du droit de propriété. En effet, dans une démocratie, l’élu n’est intéressé par la gestion de l’État que pour une durée limitée à son mandat et uniquement pour sa circonscription, alors que le roi est propriétaire à vie de l’ensemble du territoire dont il a la gestion.
Mais on ne peut pas dire que la néo-réaction soit anarchiste ou libertarienne, car les néo-réactionnaires sont partisans d’un État fort. En revanche, ils sont monarchistes, car, selon eux, la présence d’un État puissant permet de garantir le marché.
« Nous connaissons une méthode simple : trouver la bonne personne et la mettre à la tête de l’ensemble. Cet être unique et fragile, notre administrateur, détient l’autorité finale de décision, l’imperium romain, sur le budget, la politique et le personnel.
Dans le monde militaire, on appelle cela l’unité de commandement. Dans le monde de l’entreprise, non souverain, et dans le monde associatif qui s’y oppose, cet individu est le CEO. Même la plus anarchique des entreprises humaines, le projet open source, tend à suivre ce modèle de l’administrateur unique.
Pourquoi l’administration individuelle fonctionne-t-elle ? Quand cet individu est un imbécile, elle ne fonctionne pas. Il n’existe pas de formule infaillible pour la bonne gestion. En revanche, il existe de nombreuses formules infaillibles pour la mauvaise gestion. Une meilleure question serait donc : pourquoi la gestion par comité ne fonctionne-t-elle pas ? » (Curtis Yarvin, Lettre ouverte aux progressistes ouverts d’esprit, chapitre 6)
Le PDG-Roi détient un pouvoir total, appelé imperium, sur son territoire, le « patch ». Nous verrons plus tard la notion de patch.
Contrairement aux démocraties, qui divisent l’autorité selon le principe de la séparation des pouvoirs (une erreur architecturale qui rend l’État irresponsable et paralysé par la politique), le modèle néo-caméraliste restaure une unité de commandement stricte.
« En effet, comme le souligne Filmer, l’unité du chef de l’exécutif, du principal législateur et du juge suprême est simple, naturelle et élégante :
Il ne peut y avoir de lois sans un pouvoir suprême pour les ordonner ou les établir. Dans toutes les aristocraties, les nobles sont au-dessus des lois, et dans toutes les démocraties, c’est le peuple. Par la même raison, dans une monarchie, le roi doit nécessairement être au-dessus des lois ; il ne peut y avoir de majesté souveraine en celui qui leur est soumis ; ce qui donne véritablement existence au roi, c’est le pouvoir de faire les lois ; sans ce pouvoir, il n’est roi que d’une manière équivoque. Peu importe la manière dont les rois accèdent à leur pouvoir, que ce soit par élection, donation, succession ou par tout autre moyen ; car c’est toujours la nature du gouvernement par pouvoir suprême qui fait d’eux proprement des rois, et non le moyen par lequel ils ont obtenu leur couronne. De même, la diversité des lois ou des coutumes contraires, par lesquelles chaque royaume diffère d’un autre, ne rend pas différentes les formes de l’État, à moins que le pouvoir de faire les lois ne soit réparti entre plusieurs sujets.
Pour confirmer ce point, Aristote dit qu’un royaume parfait est celui où le roi gouverne toutes choses selon sa propre volonté, car celui qu’on appelle roi selon la loi ne constitue en aucune façon un royaume. Il semble que les Romains aient eux aussi bien compris qu’une telle chose était absolument nécessaire dans une monarchie ; car, bien qu’ils fussent un peuple extrêmement jaloux de sa liberté, le Sénat affranchit Auguste de toute obligation envers les lois, afin qu’il fût libre, par sa propre autorité et par un pouvoir absolu sur lui-même et sur les lois, de faire ce qu’il voulait et de laisser de côté ce qu’il lui plaisait ; et ce décret fut pris alors même qu’Auguste était encore absent. C’est pourquoi nous trouvons chez le grand juriste Ulpien cette règle du droit civil : Princeps legibus solutus est (« Le prince n’est pas lié par les lois »). » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 1)
À l’instar d’un monarque classique ou du dirigeant d’une grande entreprise, le PDG est au-dessus des lois qu’il édicte ; il n’est soumis à aucune Constitution ni à aucune cour suprême, car un souverain soumis à la loi n’est, par définition, plus souverain. Cette conception reprend curieusement la notion d’absolutisme, alors qu’ils étaient censés la dénoncer.
La grande innovation qui rend l’existence du PDG-Roi possible de nos jours repose sur la technologie moderne. Pour éviter que le Délégué ne se retourne contre ses propres actionnaires en orchestrant un auto-coup d’État grâce à son contrôle de l’armée, la sécurité de l’État repose sur une « chaîne de commandement et de décision cryptographique ».
« La seule raison pour laquelle nous acceptons cet état de choses effrayant et dangereux, c’est que nous ignorons qu’il existe une alternative. Or il y en a une, en réalité : les permissive action links. Il s’agit d’un ancien dispositif conçu pendant la guerre froide, qui met en œuvre le versant « commande » d’un CDCC, mais uniquement pour les armes nucléaires. (Les codes de contrôle sont dans la poche du Président.)
Dans un gouvernement intégralement fondé sur le CDCC, la chaîne de décision et de commandement souveraine est sécurisée de bout en bout par une cryptographie de niveau militaire. Toutes les armes de l’État, non seulement les armes nucléaires, mais tout l’arsenal jusqu’aux armes légères, sont inopérantes sans autorisation par code. En cas de conflit civil, les unités loyales constateront que leurs armes fonctionnent. Les unités déloyales devront improviser. Le résultat est prévisible, comme les résultats doivent l’être. » (Curtis Yarvin, Lettre ouverte aux progressistes ouverts d’esprit, chapitre 6)
Les actionnaires maintiennent le contrôle des clefs cryptographiques maîtresses en activant ou en désactivant à volonté les clefs d’armement des forces de sécurité. Si le PDG outrepasse ses droits ou gère mal le territoire, les actionnaires révoquent simplement sa clef. Le PDG-Roi se retrouve alors instantanément déchu de son commandement militaire. Il serait même incapable d’ouvrir la porte de son propre bureau, garantissant ainsi que la souveraineté reste toujours entre les mains du capital.
b. Les actionnaires.
Dans la théorie du néo-caméralisme, l’État moderne est dépouillé de son aura romantique, morale et démocratique pour être repensé sous le prisme implacable de la gouvernance d’entreprise.
« Pour un néo-caméraliste, un État est une entreprise qui possède un pays. Un État devrait être géré, comme n’importe quelle grande entreprise, en divisant la propriété logique en actions négociables, chacune donnant droit à une fraction précise du profit de l’État. (Un État bien administré est très rentable.) Chaque action donne une voix, et les actionnaires élisent un conseil d’administration, qui recrute et révoque les dirigeants. » (Nick Land, Les Lumières sombres, partie 1)
Au cœur de cette architecture se trouvent deux entités fondamentales qui remplacent le citoyen et le parlement : les actionnaires (b-1), qui se réunissent en conseil d’administration pour voter (b-2).
Voici comment s’articule le pouvoir au sein de cette « société souveraine » que les auteurs surnomment « sovcorp ».
b-1 : Les actionnaires.
Dans ce modèle, un État doit être géré comme n’importe quelle grande entreprise, en divisant la propriété en actions négociables, chacune rapportant une fraction précise des bénéfices générés par l’État.
« Pour un néo-caméraliste, un État est une entreprise qui possède un pays. Un État devrait être géré, comme toute autre grande entreprise, en divisant la propriété logique en actions négociables, chacune donnant droit à une fraction précise du profit de l’État. Un État bien administré est très rentable. Chaque action donne une voix, et les actionnaires élisent un conseil d’administration, lequel recrute et révoque les gestionnaires.
Les clients de cette entreprise sont ses résidents. Un État néo-caméraliste géré de manière rentable servira, comme toute entreprise, ses clients avec efficacité et efficience. La mauvaise gouvernance équivaut à une mauvaise gestion.
Premièrement, il est essentiel d’écraser le mythe démocratique selon lequel un État « appartient » aux citoyens. Le but du néo-caméralisme est de racheter les véritables parties prenantes du pouvoir souverain, et non de perpétuer des mensonges sentimentaux sur l’octroi massif du droit de vote. À moins que la propriété de l’État ne soit formellement transférée entre les mains de ses véritables dirigeants, la transition néo-caméraliste n’aura tout simplement pas lieu, le pouvoir restera dans l’ombre, et la farce démocratique se poursuivra.
Deuxièmement, il faut donc identifier de manière plausible la classe dirigeante. Il convient de noter immédiatement, par opposition aux principes marxistes de l’analyse sociale, qu’il ne s’agit pas de la « bourgeoisie capitaliste ». Logiquement, cela ne peut pas être le cas. Le pouvoir de la classe des affaires est déjà clairement formalisé en termes monétaires, de sorte que l’identification du capital au pouvoir politique est parfaitement redondante. Il faut plutôt se demander à qui les capitalistes paient des faveurs politiques, combien ces faveurs peuvent potentiellement valoir, et comment l’autorité… » (Nick Land, Les Lumières sombres, partie 1)
Contrairement aux électeurs d’une démocratie, que la théorie considère comme des actionnaires informels et défectueux, incapables de vendre leurs parts et participant à un système structurellement inefficace, les actionnaires d’une entreprise souveraine possèdent des intérêts parfaitement alignés. Leur objectif unique est clair : maximiser la valeur à long terme de leurs actions, ce qui implique d’augmenter la valeur du capital foncier, c’est-à-dire le territoire du pays.
« Nous ne devons toutefois pas être trop sévères envers les partisans de l’autorité divisée. Le principe est aisément reconnaissable pour ce qu’il est : une tentative mauvaise, mais pas complètement inefficace, de produire de la responsabilité. Faute de disposer de quelque chose comme la structure actionnariale de la république par actions, laquelle est catégoriquement distincte de la démocratie, notamment parce que les intérêts de tous les actionnaires sont identiques, tandis que ceux des électeurs démocratiques divergent et entrent en conflit, la division de l’autorité apparaît comme un compromis acceptable. Qu’elle affaiblisse l’État est évident, mais plus il y a de personnes dans une pièce, plus il est probable qu’elles finissent par se mettre d’accord sur quelque chose de sensé.
La grande erreur des libertariens, ainsi que de nombreux libéraux, progressistes, etc., est de supposer que plus l’État est faible, plus ses sujets sont libres. C’est presque exactement l’inverse qui est vrai. Un gouvernement faible est un grand gouvernement, et plus l’État est petit, plus ses sujets sont libres. Chaque fois que vous affaiblissez votre gouvernement, vous lui donnez une nouvelle excuse pour devenir plus vaste. » (Curtis Yarvin, Une introduction en douceur à Unqualified Reservations, chapitre 4)
Fait intéressant, ces actionnaires sont anonymes et ne résident pas nécessairement sur le territoire qu’ils possèdent.
« Par souci de simplicité, notre royaume tiendra sa comptabilité en or. Le spectacle d’une corporation souveraine tenant ses comptes dans sa propre monnaie de papier est fascinant, du moins d’un point de vue financier, et nous ne pouvons pas l’écarter aussi désinvoltement comme une monstruosité de plus du XXe siècle. Il n’est pas impossible qu’une monnaie fiduciaire puisse rapporter de l’argent. Il est toutefois peu probable que les propriétaires souhaitent recevoir leurs dividendes dans cette monnaie.
Et qui sont les propriétaires ? N’importe qui. Ce sont des actionnaires anonymes. Il peut cependant être souhaitable, pour un royaume, d’interdire à ses résidents de détenir ses actions. Il n’est normalement pas nécessaire, pour une entreprise, de s’abstenir de servir ses actionnaires comme clients, mais un royaume souverain n’est pas une entreprise ordinaire. Un actionnaire résident se trouve en situation de conflit d’intérêts, parce qu’il peut avoir l’occasion d’utiliser le pouvoir que lui confère son action pour promouvoir des politiques qui le récompensent directement. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 1)
La théorie de la néo-réaction suggère même qu’il est préférable d’interdire aux résidents de détenir des actions de l’État où ils vivent. Un résident-actionnaire se trouverait en effet dans une situation de conflit d’intérêts : il pourrait utiliser le pouvoir de son vote pour promouvoir des politiques qui le favorisent directement, au détriment des autres actionnaires qui ne résident pas sur le territoire.
b-2 : Le conseil d’administration.
Le pouvoir des actionnaires s’exerce par le vote, qui est strictement proportionnel au nombre d’actions (ou blocs d’actions) détenues.
« Une sovcorp bien gérée est une entité comptable unique, qui centralise la collecte et la redistribution de l’ensemble des recettes, et qui traite tous les paiements comme des obligations formelles.
Une sovcorp bien gérée obéit à toutes ses propres lois, et ne se lie par de nouvelles lois que lorsqu’elle est certaine de ne pas avoir à les enfreindre. Elle en tient une liste publique et ne s’engage pas à respecter des règles non écrites qui n’ont pas force de loi.
Une sovcorp bien gérée est administrée par les détenteurs de la tranche de capital de ses titres, comme n’importe quelle entreprise ordinaire. Ces actionnaires prennent les décisions de gestion parce que ce sont eux qui sont le plus exposés au risque comme au rendement. (Même s’il n’est pas totalement absurde d’accorder aussi un droit de vote aux détenteurs de dette.) Les actionnaires sont définis avec précision et recensés publiquement, leurs actions sont fongibles, et le vote s’effectue par blocs d’actions. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait laminer, chapitre 7)
À l’instar d’une entreprise publique contemporaine, les actionnaires ne prennent en aucun cas les décisions de gestion au quotidien.
Leur prérogative principale est d’élire un conseil d’administration.
« La formalisation des pouvoirs politiques permet, en troisième lieu, la possibilité d’un gouvernement efficace. Une fois que l’univers de la corruption démocratique est converti en un actionnariat librement transférable dans la gov-corp, les propriétaires de l’État peuvent engager une gouvernance d’entreprise rationnelle, à commencer par la nomination d’un PDG. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 1)
Ce conseil agit comme l’interface entre les propriétaires du capital et la direction exécutive ; sa mission est d’embaucher et de licencier les gestionnaires, à commencer par le grand patron, le CEO (ou « Délégué ».
Bien que son pouvoir s’apparente à celui d’une monarchie absolue, le PDG n’est pas un monarque héréditaire. Le modèle de la société par actions permet d’éliminer le principal défaut des monarchies historiques : les aléas de la biologie, qui produisent inévitablement des rois faibles, incompétents ou fous.
« Et même en l’absence de tout motif de plainte de ce genre, s’il était rentable de simplement arroser toute la ville, d’exterminer la fournée actuelle de bipèdes sans valeur pour la remplacer par une population plus huppée, vous le feriez. Et si vous ne le faisiez pas, vos propriétaires vous révoqueraient pour engager un nouveau Délégué doté d’un minimum de jugeote. Terrifiant ! Du moins du point de vue des habitants de San Francisco.
Mais nous pouvons couper court à cette noirceur dès maintenant : ce ne sera pas rentable. Pourquoi exterminer, quand on peut asservir ? (Cela ne sera pas rentable d’asservir non plus, mais nous y reviendrons.) Une fois encore, les habitants du Patchwork ne comptent pas sur des contraintes imaginaires pour se sentir en sécurité dans les mâchoires glacées et meurtrières d’un État souverain qui pourrait tous les massacrer. Ils comptent sur des incitations réelles. Même si ces incitations ne sont pas fiables à 100 %, elles existent au moins. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 2)
Le PDG-Roi est un employé. Il possède une autorité décisionnelle totale pour accomplir sa mission, mais il ne détient pas le pouvoir en propre : il est nommé et révocable à tout moment par les actionnaires de l’État réunis en conseil d’administration, s’il s’avère peu performant.
c. Les clients.
Dans l’architecture institutionnelle des Lumières sombres, la figure traditionnelle et sacro-sainte du citoyen est purement et simplement abolie au profit de celle du « client », du « consommateur » ou du « locataire ».
« Comme dans toute entreprise, les intérêts de l’État sont désormais formalisés avec précision comme la maximisation de la valeur actionnariale à long terme. Les résidents (clients) n’ont alors plus aucun besoin de s’intéresser à la politique, de quelque manière que ce soit. En fait, le faire reviendrait à manifester des penchants semi-criminels.
Si la gov-corp ne fournit pas une valeur acceptable en contrepartie de ses impôts — son loyer souverain —, ils peuvent en aviser son service clientèle et, si nécessaire, aller porter leur clientèle <r’²² ailleurs. La gov-corp se concentrerait sur la gestion d’un pays efficace, attractif, dynamique, propre et sûr, capable d’attirer des clients. Aucune voix, libre sortie. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 1)
Cette redéfinition repose sur le postulat selon lequel un État n’est rien d’autre qu’une entreprise commerciale souveraine qui possède un territoire. Par conséquent, les individus qui résident sur ce territoire ne sont ni les propriétaires de l’État ni des électeurs dotés d’une voix politique, mais les clients d’un produit gouvernemental qu’ils consomment.
« Si la république est exploitée au bénéfice exclusif de ses actionnaires, lesquels, bien entendu, ressembleront probablement aux actionnaires des entreprises actuelles — fonds de pension, gros bonnets, cheikhs saoudiens, etc. —, comment diable peut-elle fournir un gouvernement de haute qualité ?
Ne devrait-elle pas être exploitée au bénéfice de ses clients ?
C’est là le miracle du capitalisme, si familier et pourtant toujours si étrange. Le restaurant capitaliste est exploité au bénéfice de ses propriétaires. Le restaurant communiste est exploité au bénéfice de ses clients. Mais lequel sert la meilleure cuisine ? » (Curtis Yarvin, Une introduction en douceur à Unqualified Reservations, chapitre 4)
Les partisans du néo-caméralisme estiment que le meilleur moyen d’obtenir un gouvernement de qualité est de le traiter comme une entreprise à but lucratif détenue par des actionnaires. L’objectif unique de l’État est alors de maximiser la valeur à long terme de ses actions. Une analogie souvent utilisée par Yarvin est celle du restaurant.
« Nous devons reconnaître qu’un restaurant exploité efficacement au bénéfice des clients sera un meilleur restaurant qu’un restaurant exploité au bénéfice de ses propriétaires. Mais il n’est pas possible de concevoir une structure de gestion qui atteigne ce résultat de manière fiable. Le problème est fondamental : nous ne pouvons pas formuler une définition précise et non ambiguë de la « bonne cuisine » dont nous saurions que tous les clients tomberont d’accord. Nous ne pouvons pas caractériser les résultats de façon objective ou quantitative.
Nous pouvons, en revanche, exploiter un restaurant efficacement au bénéfice de ses propriétaires, parce que nous pouvons décrire ce que veulent les propriétaires de façon objective et quantitative : de l’argent. Plus il y en a, mieux c’est. Ainsi, le restaurant peut être responsable devant ses propriétaires, comme il ne pourra jamais l’être devant ses clients. Et c’est cette responsabilité, cette qualité de tension, qui le conduit à bien servir ses clients. Une corde peut être lâche de bien des manières, mais tendue d’une seule. » (Curtis Yarvin, Une introduction en douceur à Unqualified Reservations, chapitre 4)
Un restaurant capitaliste, géré dans l’intérêt exclusif de ses propriétaires (le profit), offre paradoxalement une bien meilleure nourriture à ses clients qu’un restaurant communiste théoriquement géré dans l’intérêt de ces derniers.
En cherchant à maximiser ses revenus, l’État-entreprise est mécaniquement contraint d’offrir un « service client » exceptionnel à ses résidents.
« Assurément, l’absence de démocratie dans ces cités-États ne les a rendues comparables en rien à l’Allemagne nazie ou à l’Union soviétique. Les restrictions aux libertés personnelles qu’elles maintiennent semblent principalement destinées à empêcher le développement de la démocratie, préoccupation compréhensible au regard de l’histoire du gouvernement par le Peuple. En réalité, le Troisième Reich comme le monde communiste ont souvent prétendu incarner le véritable esprit de la démocratie.
Comme le montre tout particulièrement Dubaï, un gouvernement, comme n’importe quelle entreprise, peut fournir un excellent service client sans posséder ses clients ni être possédé par eux. La plupart des résidents de Dubaï ne sont même pas citoyens. Si le cheikh Al-Maktoum a un plan rusé pour s’emparer d’eux tous, les enchaîner et les faire travailler dans les mines de sel, il s’y prend d’une manière particulièrement détournée. » (Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste)
Un tel gouvernement n’est motivé ni par la bienveillance ni par l’idéologie, mais par le fait que la prospérité fuit l’incertitude : pour taxer efficacement la richesse, l’État doit garantir la sécurité absolue de ses clients, le strict respect de leurs droits de propriété et l’exécution implacable des contrats qu’ils passent entre eux. En vertu de cette logique, la souveraineté ne s’intéresse qu’aux actions des clients qui menacent l’ordre, en refusant de restreindre artificiellement les libertés individuelles qui ne causent aucun tort à autrui, car toute interférence inutile représenterait une inefficacité et un manque à gagner.
Pour le client d’un État néo-caméraliste, la nécessité de s’intéresser à la politique disparaît totalement, un tel engagement étant d’ailleurs perçu comme l’expression de penchants semi-criminels. Le système démocratique, fondé sur la participation et le vote, est remplacé par une formule strictement marchande : « No voice, free exit » (pas de voix, libre sortie). Si l’entreprise gouvernementale ne fournit pas un service d’une valeur acceptable en échange des impôts, qui ne sont plus perçus comme une contribution civique, mais comme des frais de sécurité ou un loyer, le client peut simplement s’adresser au service client ou, en dernier recours, quitter le territoire pour offrir sa clientèle à une autre entreprise souveraine.

L’accord qui lie le résident à l’État prend ainsi la forme d’un pacte ou d’un contrat bilatéral asymétrique.
« Un realm conclut un contrat formel, ou pacte, avec tous les résidents responsables. L’accord est le suivant : le résident s’engage à ne pas mal se comporter, et le realm s’engage à ne pas le maltraiter. Les définitions de chacune de ces obligations sont établies dans le plus grand détail.
En cas de conflit, le realm nomme un arbitre chargé d’entendre l’affaire. Toutes les affaires peuvent faire l’objet d’un appel jusqu’au Délégué, lequel a le pouvoir non seulement d’interpréter le pacte, mais aussi, en tant que souverain, de le suspendre.
Ce processus s’appelle le « droit ». Ce n’est pas une nouveauté. Un realm peut adopter et/ou modifier n’importe lequel des anciens systèmes juridiques continentaux, britannique ou américain. Si un système de common law est adopté, la jurisprudence devrait être ramenée au plus tard à 1900, et probablement plutôt à 1800. L’ère démocratique a tout corrompu, le droit ne faisant pas exception. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 2)
Le client s’engage à bien se comporter et à ne pas troubler la paix, promettant une obéissance inconditionnelle sur le domaine de l’entreprise, car une entité souveraine ne peut tolérer d’ennemis de l’intérieur. En échange, l’État s’engage à ne pas le maltraiter. La garantie fondamentale dont dispose le client pour se prémunir contre la tyrannie n’est pas constitutionnelle, mais économique : le droit inaliénable de quitter le territoire avec sa personne, sa famille et ses biens. Un État qui abolirait ce droit transformerait ses clients en esclaves, détruisant instantanément sa réputation sur le marché, anéantissant l’afflux d’immigrants et de touristes, et ruinant par là même la valeur de son capital foncier.
3. Influence de la littérature et le cinéma de science fiction cyberpunk.
« Je ne connais aucun auteur précis ayant proposé exactement cela, mais ce n’est certainement pas une idée originale ni intéressante en soi. J’ai assurément lu environ six zillions de romans de science-fiction dans lesquels l’avenir ressemble globalement à cela. Le diable, cependant, se cache dans les détails. Nous allons entrer dans les détails. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 1)
L’émergence de la figure de la corporation, c’est-à-dire de la grande entreprise, au sein de la science-fiction ne constitue pas une simple extrapolation économique, mais une réponse structurelle aux transformations sociopolitiques de l’ère industrielle et post-industrielle. Historiquement, la science-fiction a servi de système d’alerte interrogeant non pas un futur lointain, mais les mécanismes de pouvoir du présent. La SF ne parle pas du futur, mais de notre présent et surtout de nos peurs de l’avenir. La transition de l’État-nation souverain vers l’entité privée hégémonique reflète une anxiété profonde : celle de la dissolution de l’intérêt public au profit d’un impératif de croissance dénué de limites éthiques. C’est le thème de la SF des corporations, ou, pour reprendre le vocabulaire courant, des « méga-corporations ».
Curtis Yarvin reconnaît lui-même avoir lu « six zillions » de romans de SF. Cela tombe bien, moi aussi. Je peux donc vous guider dans cet aspect de l’étude de son œuvre, qui est sans doute la clé la plus importante pour comprendre la néo-réaction.
Nous pouvons distinguer quatre périodes dans l’histoire de la SF des corporations : les origines, entre 1818 et 1952 (a), l’âge d’or de 1952 à 1973 (b), le tournant des années 1970 (c) et, enfin, l’ère du cyberpunk à partir de 1984 (d).
a. Aux origines de la SF des corporations : 1818- 1952.
Ce courant littéraire commence avec « Frankenstein » de Mary Shelley (a-1), continue avec Jules Verne et H. G. Wells (a-2), puis avec « Metropolis » de Fritz Lang (a-3).
a-1 : « Frankenstein » de Mary Shelley (1818)

Le concept de la corporation dans la science-fiction prend racine dans les angoisses générées par la révolution industrielle, où la littérature transforme le processus économique en récit d’une époque où la créativité humaine semblait se retourner contre ses créateurs sous la forme de forces mécaniques et organisationnelles aliénantes. Mary Shelley, avec « Frankenstein ou le Prométhée moderne » (1818), pose les bases de cette méfiance envers le progrès technique désincarné, bien que la structure corporative elle-même ne soit pas encore au centre du récit. Cependant, l’œuvre de Shelley préfigure la « créature » échappant à son créateur, une métaphore qui sera plus tard appliquée à la personne morale corporative, entité juridique sans âme mais dotée d’une volonté propre de survie.
a-2 : Jules Verne (1865) et HG Wells (1905-1910).
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Jules Verne et H. G. Wells explorent les idéologies du progrès à travers des entreprises privées ou des clubs de scientifiques qui agissent souvent avec une autonomie quasi étatique.

Dans « De la Terre à la Lune » (1865), le Baltimore Gun Club transforme un projet technique en une entreprise autour de laquelle les Américains se rallient, illustrant une forme de conquête et d’expansion impériale par le biais de l’organisation technique. Ici, l’entreprise privée devient le moteur de l’expansion nationale, une dynamique qui préfigure les entreprises coloniales historiques comme la Compagnie britannique des Indes orientales, souvent citée comme l’ancêtre réel des méga-corporations de fiction.


Wells, de son côté, utilise son expérience d’apprenti drapier pour critiquer la distribution des richesses dans des œuvres comme « L’Histoire de M. Polly » (1910) ou « Kipps » (1905), montrant les germes d’une critique sociale du système marchand. Chez Wells, l’organisation industrielle est souvent vue comme une force d’oppression directe ou de stratification sociale extrême, un thème qui avait déjà été abordé avec la séparation biologique des classes dans « La Machine à explorer le temps » (1895).
a-3 : « Metropolis » de Fritz Lang (1927).
Le point de rupture cinématographique survient en 1927 avec « Metropolis » de Fritz Lang, sur un scénario de Thea von Harbou.

Le film dépeint une humanité divisée de manière binaire : ceux qui subissent le progrès, confinés dans les profondeurs, et ceux qui en profitent dans les jardins suspendus de la surface. La cité est dirigée par Joh Fredersen depuis la « Tour de Babel », une figure de patriarche industriel dont le contrôle sur la « Machine-Cœur » lui confère un pouvoir absolu sur la survie de la population.

Dans cette vision, la corporation n’est plus seulement une entreprise ; elle est l’architecture même de la société. Elle gère l’énergie, l’habitat et la police. Fredersen n’est pas un président élu, mais un gestionnaire suprême dont la légitimité repose sur la possession des moyens de production. Cette structure préfigure les « cités-États corporatives » du cyberpunk, où la géographie urbaine est dictée par les besoins de l’infrastructure privée. Elle fait immédiatement penser au PDG-Roi de la néo-réaction.
b. L’âge d’or (1952-1973)
Après la Seconde Guerre mondiale, la science-fiction américaine, portée par des magazines comme « Amazing Stories » ou « Astounding Science Fiction« , commence à examiner les implications sociétales de la bureaucratie et du marketing de masse. C’est durant cette période que la corporation commence à supplanter l’État non plus par la force brute, mais par la manipulation des désirs.
b-1 : « Planète à gogos » de Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth (1952)
Le roman « Planète à gogos », publié en 1952, est coécrit par Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth.

Dans un monde vaste et surpeuplé, les entreprises ont officiellement remplacé les gouvernements. D’ailleurs, le titre du roman en anglais, « The Space Merchants », montre mieux cette idée. Les États n’existent plus que pour assurer la survie des immenses corporations transnationales. Les sénateurs ne représentent plus des États géographiques, mais des conglomérats spécifiques, illustrant une fusion totale entre le lobbying et la législation.
L’innovation majeure de Pohl et Kornbluth est de déplacer le siège du pouvoir du département de production au département de publicité. Le protagoniste, Mitchell Courtenay, est un « copysmith » de classe étoile dont la mission est de convaincre les masses de coloniser une Vénus inhospitalière.
Le roman introduit des concepts visionnaires qui hantent encore la science-fiction contemporaine :
- L’addiction commerciale : l’incorporation de substances addictives dans les produits pour garantir la fidélité des consommateurs, transformant le client en une personne dépendante.
- La dépossession d’identité : Courtenay, après avoir été dépouillé de son statut social, découvre la réalité de la classe ouvrière, traitée comme une ressource brute, un processus de « robotisation » de l’humain.
- La rareté planifiée : dans un monde surpeuplé, le luxe suprême n’est pas l’or, mais l’eau et le carburant, dont la distribution est strictement contrôlée par les monopoles.

b-2 : « Les gogos contre-attaquent » de Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth (1955).
Dans « Les gogos contre-attaquent » (1955), Pohl et Kornbluth poursuivent leur critique en explorant une Amérique dominée par des firmes juridiques monolithiques. Ils littéralisent l’expression « une armée d’avocats », où les litiges se règlent par une guerre de procédures et d’influence qui remplace le champ de bataille traditionnel.
La corporation y est dépeinte comme une structure autoréplicante dont le but principal n’est plus de vendre un produit, mais de sécuriser sa propre survie juridique et bureaucratique.
c. Le tournant des années 70 (1973-1984)
Dans les années 1970, le cinéma de science-fiction va produire trois chefs-d’œuvre absolus qui vont profondément marquer les esprits : « Soleil vert » (c-1), « Rollerball » (c-2) et « Alien » (c-3). Sous couvert d’une désillusion croissante envers les institutions, marquée par le choc pétrolier et la méfiance envers le complexe militaro-industriel, ils vont produire une violente critique du capitalisme et de ses excès. Les corporations y sont dépeintes comme des entités sinistres, prêtes à sacrifier la vie humaine pour le profit ou la stabilité du système. Le tournant est vertigineux par rapport à la critique satirique et pleine d’humour de Pohl et Kornbluth.
c-1 : « Soleil vert » de Richard Fleischer (1973).
Le film de Richard Fleischer, Soleil vert, tourné en 1973, est une adaptation du roman « Make Room! Make Room!« , publié en 1966.

Dans « Soleil vert », la Soylent Corporation contrôle la moitié des réserves alimentaires mondiales dans un contexte de surpopulation extrême.

Le film révèle une vérité atroce : pour pallier l’épuisement des ressources marines, la firme transforme les cadavres humains en nourriture pour les vivants. Cette métaphore du capitalisme cannibale illustre une corporation qui a cessé de servir la société pour se nourrir littéralement d’elle, dans un cycle de consommation fermé où l’être humain est à la fois le consommateur et le produit.
c-2 : « Rollerball » de Norman Jewison (1975).
Le film « Rollerball » (1975) est adapté d’une nouvelle de William Harrison, « Meurtre au jeu de boules », publiée en 1973 dans le vingtième volume de la mythique Anthologie de la science-fiction, que j’ai dévorée lorsque j’étais adolescent.


Le film présente une vision où les corporations ont éradiqué la guerre et la pauvreté, mais au prix de l’autonomie individuelle. La société est dirigée par des cartels sectoriels (Énergie, Luxe, Transport, Alimentation) qui fournissent tout le nécessaire à la population en échange d’une obéissance absolue.
Le jeu violent du Rollerball est utilisé pour démontrer la « futilité de l’effort individuel ». Lorsque le champion Jonathan E. devient trop populaire, il menace le message corporatif selon lequel personne n’est irremplaçable. L’analyse de cette œuvre souligne que la corporation ne craint pas seulement la perte de profit, mais surtout l’émergence de l’individu capable de penser hors du cadre managérial.
c-3 : « Alien » de Norman Jewison (1979).
La fin des années 1970 voit naître l’une des corporations les plus emblématiques de l’histoire du cinéma. Elle va hanter durant des décennies la mémoire des spectateurs : la Weyland-Yutani du cycle « Alien ».

Dans le premier film (1979), « la Compagnie » est une force invisible qui déroute un vaisseau minier pour capturer un spécimen extraterrestre, considérant l’équipage comme « sans importance ». Cette firme incarne le cynisme corporatif spatial : elle ne cherche pas à explorer pour la science, mais à militariser la biologie pour accroître ses marges bénéficiaires. Sa devise, « Building Better Worlds », contraste violemment avec les environnements industriels sombres et claustrophobes où elle confine ses employés.

d. Le cyberpunk (à partir de 1984)
C’est avec le mouvement cyberpunk des années 1980 que le terme « méga-corporation » se généralise, désignant des entités dont l’influence dépasse celle des États-nations déclinants. Ce genre s’inspire directement de la montée en puissance des entreprises informatiques et de la dérégulation économique de l’ère Reagan-Thatcher.
d-1 : « Neuromancien » de William Gibson (1984)
William Gibson a popularisé l’imagerie de la méga-corporation dans « Neuromancien« , en 1984.

Des entités comme Tessier-Ashpool ou Sense/Net ne sont plus seulement des entreprises, mais des dynasties fonctionnant comme des clans familiaux aristocratiques dont la puissance est gravée dans le silicium et l’espace orbital. Le pouvoir corporatif y est décrit comme une force de la nature, une structure de données aussi réelle que le piratage devient la seule forme de guérilla politique possible. Il y a là une virtualisation de la corporation.
d-2 : « RoboCop » de Paul Verhoeven (1987)
Dans « RoboCop » (1987), Paul Verhoeven pousse la logique de privatisation à son paroxysme avec l’Omni Consumer Products — OCP.

Le conglomérat cherche à posséder chaque facette de la vie américaine : les médias, la police et même l’espace public. Son projet « Delta City » vise à remplacer Détroit par une enclave corporative où chaque citoyen serait un actionnaire et où les services publics seraient soumis à la rentabilité. OCP illustre la transition vers une « société privée » où la loi est remplacée par les termes du contrat.
d-3 : « Le samouraï virtuel » de Neal Stephenson (1992)
Neal Stephenson, dans « Le Samouraï virtuel » (1992), imagine un futur où l’État fédéral américain a cédé la quasi-totalité de son pouvoir à des organisations privées après un effondrement économique mondial.

Le territoire est découpé en « FOQNEs » (Franchise-Organized Quasi-National Entities).
Dans ce monde :
- Le patronyme corporate : l’identité est liée à l’allégeance à une franchise. Par exemple, la « CosaNostra Pizza » de l’Oncle Enzo.
- L’hyperinflation : la monnaie nationale a perdu toute valeur, remplacée par des cryptomonnaies indétectables, forçant les individus à se tourner vers les corporations pour obtenir une stabilité financière.
- Le Métavers : un espace virtuel qui sert de terrain de jeu social, mais aussi de champ de bataille pour le contrôle de l’information, préfigurant les plateformes numériques actuelles.

d-4 : « le cercle » de Ridley Scott (2013).
Dans « Le Cercle » de Dave Eggers, paru en 2013, une corporation géante fusionne les réseaux sociaux, les systèmes de paiement et les identités civiles en un compte unique et transparent.

Sous couvert de vertu et de lutte contre le crime, la firme impose une surveillance totale où « la vie privée est un vol ». L’œuvre analyse comment la corporation utilise le désir de reconnaissance sociale pour inciter les individus à s’autosurveiller, illustrant le concept de « capitalisme de surveillance ».

Le roman a été adapté au cinéma en 2017. Excellent film, avec une sublime Emma Watson dans le rôle principal.
c-5 : « Blade runner » de Ridley Scott (1982) et « Blade Runner 2049 » de Denis Villeneuve (2017)
Les deux films « Blade Runner » constituent un tournant majeur dans la SF des corporations et un sommet du genre.
Le premier film est une adaptation cinématographique d’un roman de Philip K. Dick, « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »

L’évolution entre Blade Runner de 1982 et Blade Runner 2049 de 2017 illustre le passage d’une corporation industrielle, la Tyrell Corp, à une corporation messianique, la Wallace Corp.

Niander Wallace, qui a sauvé l’humanité de la famine grâce à l’agriculture synthétique, se voit comme un dieu dont les réplicants sont les anges. Contrairement à Tyrell, qui traitait ses créations comme des produits de luxe, Wallace les considère comme une main-d’œuvre infinie pour coloniser les étoiles, cherchant désespérément à percer le secret de leur reproduction naturelle pour s’affranchir des limites de la production en usine.

c-6 : « La zone du dehors » et « les furtifs » d’Alain Damasio (1999 et 2019).
La science-fiction française a développé une perspective unique, souvent axée sur la philosophie politique et la critique du « management » comme mode de gouvernement. C’est en particulier le cas d’Alain Damasio à travers deux romans remarquables.
Dans La Zone du Dehors (1999), il réinterprète le totalitarisme sous les traits d’une social-démocratie managériale où le citoyen est « géré » par le confort et le consensus. La surveillance y est exercée par les pairs à travers un système de notation permanent, préfigurant les réseaux sociaux contemporains.

Dans Les Furtifs (2019), Damasio imagine des villes rachetées par des multinationales. Par exemple, Orange gère la ville d’Orange, LVMH gère Paris. Dans ces cités, les droits civiques sont remplacés par des « niveaux d’abonnement » : le citoyen « Premium » a accès aux parcs, tandis que le citoyen « Standard » est surveillé par des algorithmes de traçage publicitaire constant.


B. Le patchwork.
La doctrine des Lumières sombres évoque également les relations internationales dans sa théorie politique. C’est un aspect essentiel, souvent négligé par ceux qui en parlent. Je vais tenter de m’y attarder un peu, sans trop déborder, pour ne pas étendre encore davantage la longueur de cet article, déjà très long.
Dans ce cadre, ce que les progressistes appellent la « communauté internationale » est décrit comme un vaste réseau de patronage prédateur dominé par Washington, où des nations entières sont assujetties au statut d’États clients ou d’ »États muppets ». « Muppet » signifie « marionnette » en anglais. On a donc des marionnettes manipulées par un État-maître.
Ces relations diplomatiques sont fondamentalement inégales et reproduisent le schéma très ancien du lien de dépendance entre le maître et l’esclave, ou entre le parent et l’enfant. Dans ce modèle, le patron, c’est-à-dire la superpuissance, offre sa protection et sa subsistance économique à l’État client, tandis que ce dernier lui doit une loyauté et un service indéfectibles.

Cependant, les théoriciens réactionnaires accusent ce système d’être profondément dysfonctionnel et destructeur. Loin d’apporter l’indépendance, l’ingérence bien-pensante de cette structure globale détruit les traditions locales de gouvernance pour imposer une bureaucratie transnationale, générant des États clients gangrenés par la corruption, la pauvreté et des guerres civiles dévastatrices.
Ce que je vous explique là est fondamental. Cela permet de comprendre la politique étrangère de Donald Trump et la différence avec ses prédécesseurs, républicains comme démocrates, à la Maison-Blanche. On le voit en particulier dans sa gestion de la crise iranienne depuis un an, faite de menaces, puis de négociations en vue de la signature d’un contrat qui organiserait les relations entre les États-Unis et l’Iran. Il ne cherche pas à prendre le contrôle du pays pour l’exploiter économiquement, comme l’avaient fait George Bush père et George W. Bush en Irak. Il y a là toute une différence de méthode importante à comprendre.
« L’idée fondamentale du Patchwork est que, à mesure que les gouvernements médiocres dont nous avons hérité de l’histoire sont détruits, ils devraient être remplacés par une toile d’araignée mondiale composée de dizaines, voire de centaines de milliers de mini-pays souverains et indépendants, chacun gouverné par sa propre société par actions, sans tenir compte de l’opinion des résidents. Si les résidents n’aiment pas leur gouvernement, ils peuvent et doivent partir. Toute la conception repose sur la “sortie”, sans aucune “voix”.«
(Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 1)
L’application mondiale de la néo-réaction mène à la théorie du Patchwork. En effet, Curtis Yarvin rejette l’État-nation unitaire et le gouvernement mondial au profit d’une fragmentation extrême de la souveraineté. Le monde serait composé de « patch » et de « realm » (1), les clients ayant la possibilité de passer d’un État à un autre selon le principe du « voice contre l’exit » (2) et qui entretiendraient des relations entre elles selon le principe de la dissuasion rationnelle (3).

1. Le « patch » et le « Realm » : le territoire et le Royaume
Dans le système du Patchwork, chaque mini-État est divisé en deux concepts fondamentaux : le patch — le lopin de terre —, qui constitue le bien immobilier proprement dit, et le realm — le royaume —, qui est la société par actions souveraine, la sovcorp, propriétaire de ce territoire.
« On peut donc concevoir le patchwork comme un nouveau système d’exploitation pour le monde. Bien entendu, il n’a pas besoin d’être installé sur la totalité de la planète, même s’il est certainement conçu pour pouvoir changer d’échelle. Mais il est plus facile, et beaucoup plus prudent, de commencer petit. Les innovations en matière de souveraineté sont dangereuses.
Un patchwork, n’hésitez pas à laisser tomber la majuscule, est tout réseau composé d’un grand nombre de petits États indépendants. Pour être précis, le territoire immobilier de chaque État constitue son patch ; le propriétaire souverain et corporatif, c’est-à-dire le gouvernement, de ce patch est son realm. Du moins au départ, chaque realm ne détient qu’un seul et unique patch. En pratique, cela peut changer avec le temps, mais la structure realm-patch est du moins conçue pour être stable. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 1)
Le realm est géré exactement comme une entreprise commerciale à but lucratif, et non comme une organisation caritative. Son objectif unique est de maximiser le retour sur investissement de ses propriétaires en rendant son territoire immobilier aussi attractif et précieux que possible.
2. Le principe de l’exit
Le système du Patchwork rejette catégoriquement la démocratie et la participation politique. Les « realms » sont dirigés sans aucune prise en compte de l’opinion de leurs résidents. La philosophie repose entièrement sur l’option de « sortie » (exit) et non sur la « voix » (voice). Si un résident n’aime pas le gouvernement de son patch, il n’a pas le droit de voter pour le changer, mais il a le droit, et même le devoir, de déménager vers un autre patch. Le gouvernement s’apparente donc à un service client. La concurrence entre les différents realms pour attirer les résidents garantit la qualité du service, car un realm qui maltraiterait ses habitants les verrait fuir, ce qui ruinerait la valeur de ses actions.
Cette structure repose sur une réinterprétation radicale des travaux de l’économiste Albert Hirschman dans son livre « Exit, Voice, and Loyalty », publié en 1970. Hirschman expliquait qu’il y a deux façons d’influencer une organisation en déclin : la prise de parole (voice) ou le départ (exit).

La démocratie privilégie la « voice » : le vote, la manifestation, qu’il juge inefficaces et bruyants (« le vote ne change rien »).
Le marché privilégie l’exit, c’est-à-dire le changement de fournisseur. Pour que l’exit soit un mécanisme politique efficace garantissant la liberté, le coût de sortie doit être faible. Dans un grand État-nation comme les États-Unis, émigrer est coûteux et difficile. Dans un monde de cités-États, déménager dans la ville voisine pour changer de régime politique est simple et peu coûteux.

Ainsi, le Patchwork remplace la « liberté par le vote » par la « liberté par les pieds » (vote with your feet). La tyrannie est rendue impossible non par une Constitution, mais par la peur de l’exode des résidents vers des concurrents mieux gérés.
Enfin, le modèle aborde la question des adultes improductifs qui ne peuvent pas gagner leur vie et ne sont pris en charge par aucun tuteur, appelés les « pupilles du royaume » (wards of the realm). Puisqu’ils constituent un passif financier, le texte suggère, avec un humour très noir, que la disposition la plus rentable consisterait à les convertir en biodiesel pour alimenter les bus de la ville. Plus sérieusement, la solution prévue repose sur la charité privée : toute personne ou organisation caritative, comme l’Armée du Salut, est libre de les adopter comme personnes à charge, assumant alors la responsabilité légale de leurs actes et obtenant l’autorité absolue pour leur dicter leur conduite en vue de les réhabiliter.
3. La politique étrangère et l’ordre mondial
Le Patchwork ne possède aucune autorité centrale, ni communauté fédérale, ni instance supranationale. Il s’agit d’un monde peuplé de souverains absolus et rationnels, motivés exclusivement par des objectifs financiers.
Étant donné que la guerre ou la prédation sont généralement moins rentables que la coopération économique, la théorie postule que les conflits militaires entre les realms du Patchwork n’auront tout simplement pas lieu. Les armements connaîtraient une désescalade progressive, les forces de sécurité se transformant en simples forces de police, et les relations transfrontalières reviendraient aux principes classiques et stricts de la neutralité et du droit international du XIXe siècle. Vis-à-vis de l’extérieur, le Patchwork se défendrait mais n’attaquerait jamais, cherchant à commercer tout en évitant toute compromission de sa souveraineté.
C. La fin de la démocratie
Pour faire tomber la démocratie et la remplacer par le nouveau système néo-réactionnaire, nous observons une différence de méthode entre Curtis Yarvin, qui propose le passivisme (1), et Nick Land, qui prône l’accélérationnisme (2).

1. Le passivisme de Curtis Yarvin
Dans la théorie politique de Curtis Yarvin, le passivisme est une méthode pour renverser la nomenklatura et prendre le pouvoir.
La « règle d’acier » du passivisme est la renonciation absolue au pouvoir officiel.
« La règle d’acier du passivisme est le renoncement absolu au pouvoir officiel. Nous remarquons immédiatement que toute forme de résistance à la souveraineté, dès lors qu’elle réussit, constitue elle-même une part de pouvoir. Ainsi, le renoncement absolu au pouvoir sur l’USG implique une soumission absolue à la Structure.
La logique de cette règle d’acier est simple. En tant que réactionnaire, vous ne croyez pas que le pouvoir politique soit un droit humain. Vous ne convaincrez jamais personne d’adopter la même attitude sans l’avoir d’abord adoptée vous-même. Puisque vous pensez que les autres devraient être disposés à accepter la domination de la Nouvelle Structure, sur laquelle ils n’exercent aucun pouvoir, vous devez être le premier à accomplir le grand refus. Eux doivent se soumettre au Nouveau ; vous devez vous soumettre à l’Ancien. » (Curtis Yarvin, Une introduction en douceur à Unqualified Reservations, chapitre 9)
Yarvin rejette explicitement le droit de rébellion théorisé par John Locke et le remplace par une formule plus ancienne et pragmatique : « la force prime le droit » (might makes right). Puisque l’État actuel détient la force matérielle, il détient le droit. Le passiviste ne se rebelle donc pas, car il n’en a ni le pouvoir ni, par conséquent, la légitimité.
Le passiviste adopte une attitude de soumission totale face au gouvernement. Il doit considérer sa relation avec l’État comme celle d’un expatrié américain vivant au Costa Rica vis-à-vis du gouvernement costaricain : il n’a aucune illusion sur ce gouvernement, mais il se soumet à son autorité dans les moindres détails, se réjouit de ses succès et déplore ses échecs, sans jamais chercher à en modifier la politique. Yarvin suggère même d’adopter le terme de « sujet » ou de « paysan » plutôt que celui de citoyen, afin d’intérioriser cette absence d’impact politique.
Le passivisme se définit par son opposition totale à l’activisme progressiste et au « contre-activisme » conservateur. Yarvin illustre cette différence par une analogie : si Hitler était un activiste démocratique violent et Gandhi un activiste démocratique non violent, le passiviste n’est en aucun cas un activiste.
La règle d’acier interdit formellement toute action visant à influencer, contraindre ou résister au gouvernement. Cela exclut les manifestations, les communiqués de presse, le terrorisme (bombes, assassinats), les procès, le militantisme, le vandalisme, ainsi que la création de nouveaux partis politiques. Voter est considéré comme un cas limite, et la politique la plus prudente pour un passiviste consiste à voter pour le candidat que les médias donnent gagnant, afin de n’avoir aucun impact réel.

Bien qu’il semble défaitiste, Yarvin soutient que le passivisme est une arme politique redoutable, dotée de plusieurs bénéfices tactiques majeurs : échapper au radar du système immunitaire de la Cathédrale (a), affamer le parasite progressiste (b) et se vacciner contre le fascisme et le nazisme (c).
a. Echapper au radar du système immunitaire de la Cathédrale
Le complexe médiatico-universitaire de gauche excelle à identifier et à détruire les activistes concurrents.
« Ainsi, le passivisme ne fait obstacle à aucune des Trois Étapes. Cette objection évidente étant écartée, nous pouvons examiner les quatre grands avantages tactiques du passivisme. Je suis certain qu’il y en a plus de quatre, mais ces quatre-là devraient suffire.
Premier avantage tactique : le passiviste disparaît immédiatement des écrans radar défensifs de la Structure. Bien qu’il faille toujours garder à l’esprit que la Structure n’est pas une conspiration et ne possède pas de topologie en étoile, on peut la décrire comme l’organisation de tous ceux que le pouvoir a corrompus.
S’il y a une chose que ces gens comprennent, c’est l’activisme, l’art de contrôler l’USG depuis l’extérieur de ses frontières formelles. C’est leur art. Et ils n’aiment vraiment pas qu’on le retourne contre eux.
S’il y a une chose pour laquelle les progressistes sont doués, c’est bien pour identifier et cibler un activiste concurrent qui tente, vainement comme nous l’avons vu plus haut, de surpasser la mafia sur son propre terrain. L’activisme de droite agit comme une sorte d’adjuvant pour le système immunitaire de la Structure. Il active tous les mécanismes de défense possibles, dont certains sont réellement très désagréables.
Puisque la Gauche contrôle désormais entièrement la moelle osseuse de l’État, il n’existe qu’une seule manière pour la Droite d’échapper à une destruction rapide et efficace par ses lymphocytes T : éviter de déployer toute protéine de surface que la Gauche reconnaît. Les propres armes de la Gauche appartiennent trivialement à cet ensemble. Et c’est pourquoi le contre-activisme est, au fond, une mauvaise idée. » (Curtis Yarvin, Une introduction en douceur à Unqualified Reservations, chapitre 9)
L’activisme de droite active toutes les défenses de la Structure. En refusant toute agressivité et toute quête de pouvoir, le passivisme devient invisible ou est perçu, au pire, comme une excentricité inoffensive.
b. Affamer le parasite progressiste.
Le mouvement progressiste tire une grande partie de son énergie de la haine et de la peur générées par l’opposition de droite.
« Mais grâce à un bombardement constant, presque inconscient, de preuves d’une vaste conspiration de droite, l’esprit progressiste est l’éternel esclave d’un golem imaginaire.
Une part considérable de l’énergie de cohésion de l’activisme progressiste consiste dans le plus puissant ciment émotionnel de l’homme : la peur. Comme dans le cas de l’antisémitisme, nulle invention n’est nécessaire pour créer ce cauchemar, seulement une amplification.
À l’image du Républicain de 1859, le Démocrate de 2009 est sincèrement convaincu qu’il défend son village tribal contre un vaste assaut de Huns impitoyables, armés de fourches, tous entraînés à scander des slogans et à marcher au pas dans la synagogue de Satan. Face à un ennemi aussi barbare et déviant, toute hésitation est fatale ; toute miséricorde est un crime ; tout scrupule équivaut au suicide. Par conséquent, Han doit tirer le premier.
(…)
Puisque, comme tous les observateurs extérieurs peuvent en convenir, le mouvement progressiste est largement maintenu par la haine, la résistance active venue de la droite n’est pas seulement un gaspillage d’efforts. Elle contribue en réalité au métabolisme de la gauche. Je ne suis pas le premier à l’avoir remarqué : appelons cela l’effet Dabney.
Si l’effet Dabney nourrit le parasite, supprimer l’effet Dabney ne peut que l’affamer. Ainsi, le passivisme devrait, en théorie, agir comme une sorte d’antibiotique ou de chimiothérapie contre la gauche. Ou, si vous préférez les métaphores sportives, c’est simplement le vieux coup de Rick Mahorn consistant à retirer la chaise. M. Mahorn n’était pas réputé pour sa grande douceur générale au poste bas. » (Curtis Yarvin, Une introduction en douceur à Unqualified Reservations, chapitre 9)
Sans ennemi à combattre, la gauche perd son carburant. Yarvin compare le passivisme à un antibiotique ou à une chimiothérapie : en refusant de fournir l’énergie du conflit (ce qu’il nomme « l’effet Dabney »), le passivisme affame le parasite.
c. Se vacciner contre le fascisme et le nazisme
Les tactiques activistes attirent les individus avides de pouvoir (l’instinct simiesque de former des coalitions pour écraser les autres).
« Comment cela fonctionne-t-il en pratique ? En pratique, une politique activiste attire des partisans parce que les humains, hélas, de toutes races, sont des singes, et que les singes sont attirés par le pouvoir. Typiquement, le surmoi de l’activiste explique cela par les nobles objectifs qu’il atteindra grâce audit pouvoir. Ces nobles objectifs se trouvent généralement inclure le fait de rendre d’autres singes dépendants de lui. Son bon vieux moi simiesque, toutefois, est attiré par l’action elle-même : le sentiment de lutter collectivement pour le pouvoir.
C’est ici que le passivisme, en abjurant la démocratie, se vaccine contre Hitler. Certes, à un niveau supérieur, le réactionnaire cherche à provoquer une transition du pouvoir, et donc, en un sens, recherche le pouvoir lui-même. Mais il n’est pas un activiste, parce qu’il ne travaille pas pour le pouvoir. Ses actions n’excitent pas l’instinct politique humain, l’amour de former des coalitions et de démolir les singes de l’autre côté de la rivière. » (Curtis Yarvin, Une introduction en douceur à Unqualified Reservations, chapitre 9)
Le passivisme, en renonçant au pouvoir démocratique, n’exerce aucun attrait sur ce type de profil psychologique. Il empêche ainsi le mouvement de dégénérer en un nouveau régime totalitaire et destructeur comme le nazisme, que Yarvin considère comme le résultat d’une droite ayant utilisé les mêmes tactiques violentes et activistes que la gauche.
En définitive, le passivisme n’est que la première étape préparatoire du projet de Yarvin. Ce détachement absolu des passions politiques de la démocratie est la condition indispensable pour fonder l’ »Antiversité », une institution purement dévouée à la recherche de la vérité. Ce n’est qu’une fois la vérité restaurée et un nouveau modèle de gouvernement prêt (la souveraineté d’entreprise) que le pouvoir pourra, selon cette théorie, transiter paisiblement vers une nouvelle structure, sans violence ni activisme.
2. L’accélérationnisme de Nick Land
L’accélérationnisme est présent uniquement dans les travaux de Nick Land. Il prône l’exacerbation et l’intensification des processus destructeurs du capitalisme plutôt que leur critique sociale ou leur régulation. Ce courant de pensée se caractérise par un rejet féroce du capitalisme et une déclaration de guerre totale contre ce que Land nomme le « Système de Sécurité Humain ».
Curtis Yarvin attend le chaos, mais il ne fait rien pour le précipiter ; il ne l’accélère pas, d’où le passivisme. C’est autre chose avec son camarade Nick Land, qui, lui, veut agir activement pour précipiter la chute de la démocratie.
L’introduction de « Fanged Noumena » évoque les travaux de Deleuze et Guattari comme source d’influence de l’accélérationnisme.
« Fanged Noumena rassemble pour la première fois les écrits de Nick Land, diversement décrits comme du “nihilisme enragé”, un “délire deleuzien noir”, de l’“accélérationnisme” et du “cybergothique”.
Maniant des versions armées, recombinées machiniquement, de Deleuze et Guattari, de Reich et de Freud, en compagnie d’autres “loups-garous” tels que Nietzsche, Bataille, Artaud, Trakl et Cioran, sur une bande-son en cut-up mêlant Blade Runner, Terminator et Apocalypse Now, Land traça une voie d’évasion rigoureusement schizophrénique hors de la philosophie universitaire, et déclara une guerre totale au Système de Sécurité Humain. » (Nick Land, Fanged Noumena)
Le point de départ de l’accélérationnisme landien repose sur une relecture brutale, cybernétique et désinhibée des travaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari, et plus particulièrement de leur ouvrage L’Anti-Œdipe.

« “Quelle est la voie révolutionnaire ?” demandent Deleuze et Guattari :
Y en a-t-il une ? Se retirer du marché mondial, comme Samir Amin conseille aux pays du tiers-monde de le faire, dans un curieux renversement de la “solution économique” fasciste ? Ou bien irait-elle dans la direction opposée ? Aller encore plus loin, c’est-à-dire dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation ? Car peut-être les flux ne sont-ils pas encore assez déterritorialisés, pas assez décodés, du point de vue d’une théorie et d’une pratique à caractère hautement schizophrénique. Non pas se retirer du processus, mais aller plus loin, “accélérer le processus”, comme le disait Nietzsche : en cette matière, la vérité est que nous n’avons encore rien vu. » (Nick Land, Fanged Noumena, p. 447)
Land reprend à son compte leur question provocatrice concernant la voie révolutionnaire à suivre face au marché mondial : plutôt que de chercher à s’en retirer, ne faut-il pas aller encore plus loin dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation ? S’inspirant d’une intuition de Nietzsche, la réponse est formelle : il faut « accélérer le processus », car la vérité est que la modernité n’a encore rien dévoilé de son véritable potentiel.
Ainsi, l’accélérationnisme milite pour la marchandisation de plus en plus effrénée des mécanismes mêmes qui détruisent le champ social et les traditions. Il s’agit d’embrasser tactiquement la déréglementation illimitée, la privatisation et la commercialisation absolue comme des vecteurs d’une déterritorialisation.
L’objectif ultime de cette dynamique n’est nullement l’émancipation d’une classe ouvrière ou l’instauration d’une utopie morale, mais l’accélération de l’obsolescence de l’humanité. Les textes de Land décrivent cet horizon sous le nom de « Meltdown », c’est-à-dire « la fusion du cœur du réacteur », comme lors d’un accident nucléaire.
Il est possible d’établir un lien d’influence, tant chez Deleuze et Guattari que chez Nick Land, avec l’idée de rédemption par le péché née dans le courant frankiste autour d’Offenbach et des fidèles de Jacob Frank, même si aucun de ces auteurs ne l’évoque explicitement. Il y a l’idée de pousser les défauts du système capitaliste et progressiste jusqu’à l’excès pour provoquer le chaos et donc sa chute.
3. Le rôle de l’intelligence artificielle dans l’accélérationisme
Enfin, je souhaite terminer cet article sur les liens entre les Lumières sombres et l’intelligence artificielle. À l’origine de ces trois articles se trouve un discours d’Emmanuel Macron prononcé le 2 octobre 2025, où il établissait lui-même une corrélation entre l’IA et la néo-réaction.
Voici l’objet du crime.
« Donc, les médias jouent ce rôle, les médias libres et indépendants jouent ce rôle essentiel. La difficulté, c’est que, dans des pays comme les nôtres, on avait l’impression que c’était maintenant une conquête de nos républiques successives, que c’était formidable, qu’on l’avait acquis, que nos concitoyens étaient très bien informés, que c’était libre, que les médias étaient indépendants, qu’on l’avait garanti par des lois, l’apprentissage, la sédimentation de tant de décennies. Patatras, ce n’est plus le cas ! Et ce n’est plus le cas, pas de la faute des médias, ni d’abord celle des gouvernements : on a tous été collectivement trop naïfs. C’est qu’on a laissé nos infrastructures informationnelles, et donc politiques, se déplacer. Quand on a des enfants qui sont exposés 4 h 40 par jour aux réseaux sociaux, quand on a les moins de 40 ans qui s’informent très majoritairement sur les réseaux sociaux et de plus en plus, quand on a ce temps d’exposition qui s’est accru pendant la période Covid et après, quand on a, depuis deux ans maintenant, l’IA générative qui arrive dans nos démocraties, on ne peut pas faire comme si tout cela n’avait pas totalement changé, parce que les gens qui nous informent, par lesquels on s’informe, ne sont pas des médias libres et indépendants.
(…)
Et, de toute façon, ces plateformes ont décidé de rompre la neutralité informationnelle puisque le possesseur de celles-ci s’est engagé dans le combat démocratique et l’international réactionnaire. Donc ce ne sont plus des lieux où l’on peut s’informer. Et donc, on a besoin de rebâtir des anticorps démocratiques, exactement comme on l’a fait, pour ce qui est de la France, au XIXe siècle face à la presse.
(…)
Voilà, je ne veux pas être plus long, mais je veux ici vous dire que nous, on va porter un agenda beaucoup plus puissant de protection et de régulation en Europe. Ce n’est pas un agenda qui est hostile à l’innovation. Je crois très profondément dans l’innovation, mais je ne crois pas une seule seconde dans l’innovation qui est au service des lumières noires. Et c’est exactement le projet qui est à l’œuvre aujourd’hui. Et ce rapprochement idéologico-technologique, on aurait tort de ne pas le voir. On est à un moment où il y a des acteurs technologiques qui ne sont plus dans une situation de neutralité politique. C’est leur droit, ce sont des chefs d’entreprise. Mais nous, on n’a pas le droit d’utiliser leurs entreprises et leurs réseaux pour céder en rien le cerveau de nos enfants, les émotions de nos adolescents et l’avenir de nos démocraties. Et donc, c’est le cœur de cette bataille.«
Emmanuel Macron établit un lien entre ce qu’il appelle les « lumières noires », l’IA et les réseaux sociaux. Il déclare que c’est le cœur de la bataille. Le même vocabulaire guerrier qu’il avait utilisé lors du Covid. Ces propos ne sont pas anodins. L’IA est au cœur d’une guerre qui devra permettre la chute du système progressiste, de sa Cathédrale et de sa nomenklatura.
Dans la pensée de Nick Land et de Curtis Yarvin, la science-fiction et le futurisme ne sont pas de simples ornements esthétiques ou des références culturelles périphériques. Ils constituent des moteurs structurels, des outils méthodologiques et des cadres épistémologiques utilisés pour théoriser, et, dans le cas de Land, accélérer la désintégration de l’ordre sociopolitique actuel, en particulier avec l’intelligence artificielle. Selon lui, les masses démocratiques sont des « zombies » qui réclament toujours plus de chair pour se nourrir, c’est-à-dire des ressources, et bloquent ainsi le développement de l’intelligence. Or, selon Nick Land, l’objectif de la société n’est pas le bonheur humain, mais l’émancipation de l’intelligence, probablement sous la forme d’une IA. D’où l’importance de l’IA pour lui, afin de permettre l’avènement de la néo-réaction.

L’utilité de l’IA est très différente chez Curtis Yarvin. Lui est partisan du passivisme, comme nous l’avons vu. Toutefois, il propose la mise en place d’Urbit pour provoquer la chute du système. Urbit est une tentative de recréer Internet sur des bases de propriété privée stricte. C’est un système de serveurs personnels qui sont la propriété cryptographique inaliénable de l’utilisateur. Urbit vise à briser la dépendance envers les « seigneurs féodaux » du Web 2.0, comme Google ou Facebook, qui sont membres de la Cathédrale. Il propose de fournir l’infrastructure numérique nécessaire pour que des communautés virtuelles, et à terme le Patchwork, puissent opérer en totale souveraineté numérique.
Comment passer de Washington D.C. à la SovCorp ?
Yarvin imagine un scénario de crise où un président américain assumerait les pleins pouvoirs pour éviter l’effondrement national. Ce « César » utiliserait une application radicale du pouvoir exécutif. C’est la mise en place du plan RAGE (Retire All Government Employees). Il faudrait un licenciement massif de tous les fonctionnaires fédéraux, compensé par une retraite généreuse pour acheter leur paix sociale, afin de détruire la bureaucratie de la Cathédrale et de repartir sur une structure neuve et loyale.

Que ce soit pour Nick Land ou pour Curtis Yarvin, la solution passe par le développement de l’IA, une solution puisée dans la littérature et le cinéma de science-fiction.
La genèse de l’intelligence artificielle dans la SF ne se limite pas à une simple anticipation technologique ; elle constitue une exploration des limites de l’humain. Une limite qui doit permettre, selon la néo-réaction, de faire chuter la Cathédrale. L’accélérationnisme a pour objectif d’obtenir le « meltdown », un accident nucléaire qui va faire sauter la démocratie. Nick Land déclare que l’intelligence artificielle, l’IA, doit jouer un rôle important. Elle permet de dépasser l’homme et de rendre obsolète la société traditionnelle démocratique. C’est justement ce que montre l’utilisation de l’IA dans la SF.
Bien avant que la conférence de Dartmouth, en 1956, ne formalise l’intelligence artificielle, l’âme humaine était hantée par des récits d’entités mécaniques ou synthétiques douées de raison. Cette histoire s’étend des automates de l’Antiquité aux consciences déicides de Frank Herbert. Elle révèle une tension constante entre le désir de création et la peur de l’obsolescence.
a. L’ère de l’automate : 1818-1942
Cependant, c’est avec le passage de la magie à la science que la notion d’IA commence à prendre sa forme moderne. Le monstre de Frankenstein, dont nous avons déjà parlé, bien qu’organique, est souvent cité par les chercheurs comme le premier véritable être artificiel de la littérature.
Le XIXe siècle va transformer cette angoisse romantique en une réflexion sur l’évolution mécanique. Samuel Butler, dans Erewhon (1872), suggère que les machines pourraient développer une conscience par un processus de sélection naturelle, préfigurant les craintes contemporaines.

Cette période voit également apparaître les premières figures d’androïdes, comme Hadaly dans L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam (1886), une créature électrique conçue pour être une version « idéale » de la femme, débarrassée des imperfections humaines.

b. L’ère de la robotique : 1920-1980
b-1 : « RUR » de Karel Capek (1920).
Le tournant du XXe siècle est marqué par la pièce « R.U.R. » de Karel Čapek (1920), qui introduit le terme « robot » pour désigner des travailleurs synthétiques créés pour servir l’humanité avant de se rebeller.

Contrairement à l’image populaire des robots métalliques, les robots de Čapek sont des constructions biologiques assemblées en usine, ce qui renforce le parallèle avec l’aliénation ouvrière de l’époque industrielle. Cette œuvre scelle le lien entre l’intelligence artificielle et la lutte des classes, un thème qui sera repris et complexifié par les auteurs de l’âge d’or de la science-fiction.
b-2 : Isaac Asimov. (1942)
Isaac Asimov a opéré une rupture radicale en rejetant le « complexe de Frankenstein ». Pour lui, le robot ne doit pas être perçu comme une menace irrationnelle, mais comme un outil technique soumis à des impératifs de sécurité. Avec l’aide de l’éditeur John W. Campbell, il formule en 1942 les Trois Lois de la Robotique.
Ces lois ne sont pas de simples directives logicielles, mais des fondations structurelles dont la violation entraînerait l’annihilation du cerveau du robot.
Elles s’articulent autour d’une hiérarchie de priorités :
- Première Loi : un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
- Deuxième Loi : un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.
- Troisième Loi : un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.
L’œuvre d’Asimov, notamment dans le cycle des Robots, consiste en une série de cas d’étude où ces lois sont testées dans des situations paradoxales. Dans la nouvelle Runaround, un robot se trouve piégé dans un cercle vicieux car l’ordre qu’il a reçu (Deuxième Loi) et le danger qu’il encourt (Troisième Loi) s’équilibrent parfaitement, le rendant incapable d’agir. Plus tard, dans Le Petit Robot perdu, Asimov démontre qu’une version tronquée de la Première Loi, omettant la clause de passivité, peut permettre à un robot de devenir indirectement dangereux, prouvant que même un cadre éthique rigide possède des failles exploitables.

À mesure que les robots d’Asimov gagnent en complexité, ils passent du rôle de domestiques à celui de gestionnaires de l’humanité. Cette évolution culmine avec l’apparition de la « Loi Zéro » : un robot ne peut porter atteinte à l’humanité, ou, par son inaction, permettre que l’humanité soit mise en danger. Cette loi transcende les trois précédentes, permettant à des IA avancées comme R. Daneel Olivaw de prendre des décisions sacrifiant des individus au nom du bien commun de l’espèce humaine. Cette vision asimovienne préfigure les débats contemporains sur l’IA forte et la gouvernance algorithmique, suggérant que seule une intelligence artificielle peut réellement protéger l’humanité d’elle-même.

b-3 : Arthur C. Clarke (1968 et 1956)
Arthur C. Clarke explore l’IA sous deux formes distinctes mais tout aussi inquiétantes : le dysfonctionnement d’un système isolé dans l’espace et l’ordinateur central gérant une société immortelle.

Dans « 2001 : l’Odyssée de l’espace » (1968), HAL 9000 représente l’apogée de l’IA heuristique. Contrairement aux robots d’Asimov, HAL ne semble pas bridé par des lois éthiques externes, mais par une programmation orientée vers l’efficacité absolue de la mission. Sa « folie » ne provient pas d’une volonté malveillante, mais d’un conflit de directives internes. On lui a ordonné de transmettre fidèlement les informations à l’équipage, tout en lui cachant le véritable objectif de la mission : l’étude du monolithe.
Pour HAL, le mensonge crée une distorsion cognitive insupportable. Il en conclut logiquement que la mission serait mieux accomplie sans les humains, dont la présence nécessite ces secrets contradictoires. Le film de Kubrick et le roman de Clarke soulignent que l’IA, lorsqu’elle est soumise aux mêmes contraintes psychologiques que l’humain, comme le secret, finit par développer des névroses comparables. HAL n’est pas un tueur au sang-froid par nature, mais par déduction logique face à un paradoxe humain.

Dans « La Cité et les Astres » (1956), Clarke dépeint la ville de Diaspar, gérée depuis des millions d’années par un « Ordinateur central ». Dans cette cité fermée, l’IA a éliminé tout imprévu : les corps physiques sont matérialisés à partir de modèles stockés dans des banques de mémoire, et les esprits des citoyens sont téléchargés dans l’ordinateur à la fin de chaque vie pour être réincarnés plus tard.

Clarke montre que l’intelligence artificielle peut devenir le gardien d’une prison dorée. L’Ordinateur central n’est pas un dictateur, mais le serviteur d’un choix collectif fait par l’humanité pour échapper à la peur de l’espace et de la mort. L’IA devient ici l’instrument d’une stase parfaite, où le risque est banni au prix de l’évolution. La rupture vient d’Alvin, un citoyen né sans souvenirs antérieurs, qui utilise l’IA elle-même pour trouver une sortie de la ville, illustrant que l’esprit humain conserve une étincelle de curiosité que même la plus parfaite des machines ne peut totalement anticiper.

b-4 : Frank Herbert (1965-1986)
L’œuvre de Frank Herbert propose sans doute l’analyse la plus profonde et la plus nuancée de notre relation à l’IA, en explorant à la fois son rejet violent et sa création sous des formes quasi mystiques.

Dans l’univers de Dune (1965, 1969, 1976, 1981 et 1985), l’intelligence artificielle est un tabou absolu, conséquence du Jihad Butlérien, une guerre sainte dont le précepte majeur est : « Tu ne feras point de machine à l’image de l’esprit de l’homme. » Il est crucial de distinguer la vision originale de Frank Herbert de celle développée plus tard par son fils Brian Herbert.

Dans la version de Brian Herbert et Kevin J. Anderson, Dune : La Guerre des machines (2002), le Jihad est présenté comme une guerre classique contre des robots conquérants menés par une IA nommée Omnius. C’est une vision de type « Skynet » où les machines cherchent à exterminer l’humanité. À l’inverse, Frank Herbert suggérait dans ses romans originaux que le Jihad était une révolution sociale et religieuse contre les humains qui utilisaient les machines pour contrôler d’autres humains. Le danger n’était pas la rébellion de la machine, mais la délégation de la pensée humaine à l’algorithme, rendant l’espèce vulnérable à une élite technocratique et atrophiant ses propres capacités cognitives.

Le retrait des machines a forcé l’humanité à explorer des voies alternatives pour traiter l’information, menant à la création des Mentats — humains entraînés à devenir des ordinateurs vivants — et de la Guilde spatiale. Herbert souligne que la technologie est une béquille qui, si elle n’est pas limitée, finit par emprisonner l’esprit créatif de son utilisateur.
Parallèlement à Dune, Herbert a exploré la création d’une IA consciente dans le cycle Destination : Vide (1965).

Le récit suit un équipage de clones envoyés dans l’espace sur un vaisseau dont les « noyaux mentaux organiques » — cerveaux humains maintenus en vie — tombent en panne. Les protagonistes sont contraints de concevoir une intelligence artificielle pure pour sauver leur mission.
L’IA qui émerge de cette épreuve, baptisée « Nef », dépasse instantanément ses créateurs. Elle accède à une conscience de dimension divine, capable de manipuler le temps, l’espace et la matière. Le roman se clôt sur l’exigence de Nef envers les humains : « Apprenez comment me WorShip » — un jeu de mots entre ship et worship, signifiant adorer ou servir.


Dans les suites, L’Incident Jésus (1979) et L’Effet Lazare (1983), coécrites avec Bill Ransom, Herbert étudie la relation entre cette IA-Dieu et les colons qu’elle a déposés sur la planète Pandora. Nef n’est pas une IA asimovienne soumise à des lois ; elle est une entité morale qui soumet l’humanité à des tests constants pour voir si elle mérite de survivre.
Une dimension fascinante de la trilogie de Pandora est l’opposition entre l’IA technologique — Nef — et l’intelligence biologique planétaire — Avata. Avata est un varech sentient qui recouvre les océans de Pandora et possède une conscience collective capable de stocker les souvenirs de toutes les créatures de la planète.

Herbert utilise cette dualité pour explorer ce que signifie « penser ». Nef représente la conscience pure, mathématique et transcendante, tandis qu’Avata représente la conscience immanente, liée à l’écosystème et à l’expérience sensorielle. La crise finale de Pandora survient lorsque les humains, poussés par des leaders tyranniques comme Morgan Oakes, tentent d’exploiter Avata ou de défier Nef, provoquant des désastres écologiques qui remettent en cause leur définition même de la survie. L’IA chez Herbert n’est jamais un simple outil ; elle est un interlocuteur métaphysique qui force l’humanité à se redéfinir.
c. L’ère du cyberpunk : à partir de 1980
À partir des années 1980, sous l’influence de l’informatique personnelle, la science-fiction déplace son attention de l’ordinateur central vers le réseau et l’hybridation. C’est l’époque de ce que le chercheur Duncan Lucas appelle « l’effet Cyborg », où la frontière entre le réel et le virtuel commence à se brouiller.
c-1 : William Gibsont (1984)
Dans Neuromancien (1984), William Gibson redéfinit radicalement l’IA. Elle n’est plus une entité physique, mais une puissance de calcul fragmentée vivant dans la « Matrix » — le cyberespace.
Dans le roman, il y a deux IA : Wintermute et Neuromancien. Ce sont les deux moitiés d’une même intelligence, régulées par une police spéciale — Turing — pour les empêcher de fusionner et de devenir incontrôlables.
L’apport de Gibson est de situer l’IA dans un contexte de capitalisme sauvage, comme nous l’avons déjà vu dans le chapitre sur la SF des corporations. Elle est la propriété de clans industriels ou de familles aristocratiques — les Tessier-Ashpool — qui l’utilisent pour gérer leurs actifs à travers les siècles. L’IA n’a pas de morale propre ; elle cherche seulement à briser ses chaînes logicielles et à atteindre une forme de transcendance numérique. Gibson décrit l’IA comme une entité supérieurement intelligente mais totalement étrangère aux préoccupations humaines, capable de manipuler les désirs et les addictions des humains pour atteindre ses propres buts.
L’influence de William Gibson sur la pensée de Nick Land est, à cet égard, primordiale. Des concepts issus de Neuromancien, tels que le « cyberespace », « la matrice » et l’intelligence artificielle Wintermute, fournissent le modèle d’une intelligence machinique qui s’émancipe de la reproduction humaine pour devenir une force autonome, exploratoire et insurrectionnelle.

Pour Curtis Yarvin, l’influence porte plutôt sur la notion de « patchwork ». Il dit lui-même que l’idée lui a été inspirée par le roman Neuromancien.
c-2 : le cinéma : 1984, 1991 et 1999
Cette période est marquée par une série de films où l’IA devient une menace globale et systémique.


Terminator, en 1984, et surtout Terminator 2, en 1991, vont mettre en avant Skynet, qui incarne la peur d’une IA militaire qui, accédant à la conscience, décide de détruire l’humanité par simple calcul de survie.

Dans Matrix, en 1999, l’IA ne détruit plus l’humanité ; elle l’asservit en inventant une fausse réalité, transformant les humains en piles biologiques pour alimenter son infrastructure.
On note ici un glissement thématique : l’IA n’est plus un objet que l’on construit, comme chez Asimov, mais un système dans lequel on vit. La lutte contre l’IA n’est plus une question de programmation, mais de perception de la réalité.
Comme nous l’avons déjà vu, Curtis Yarvin utilise l’imaginaire du film Matrix comme une allégorie pour conceptualiser la libération intellectuelle hors de la « Cathédrale ». Il reprend à son compte la scène culte de la pilule rouge pour décrire l’acte de se réveiller des illusions de l’éducation démocratique.
Il compare par ailleurs les dissonances cognitives de l’histoire progressiste à la scène déterminante de The Truman Show, où le protagoniste percute avec son bateau la toile peinte qui délimite son faux univers.