Les lumières sombres contre le despotisme éclairée (2).
Dans le premier article, nous avons exploré l’évolution des idées politiques, passant de l’absolutisme au despotisme éclairé. Il s’agit ici d’idées qui ont bouleversé l’histoire du monde et exercent encore de nos jours une influence considérable.
Il était nécessaire d’en parler au préalable pour comprendre ce qui se passe en ce moment. En effet, un bouleversement non moins important que celui de la naissance de l’absolutisme et de la machinerie administrative d’État, du despotisme éclairé se déroule sous nos yeux avec l’émergence des très mal nommées « lumières sombres ». Le sujet est quasiment inexistant dans nos médias et, lorsqu’il est abordé de manière très succincte, il n’est pas expliqué à la mesure de ce qu’il représente pour notre avenir.
En effet, les lumières sombres sont nées en raison de la résurgence du despotisme éclairé en Occident. On parle de « lumières sombres » car il s’agit de contester, de contredire la philosophie des Lumières. Ce n’est absolument pas une idéologie sombre qui s’opposerait à la lumière, du satanisme face au bien. Ce terme très mal choisi est hélas ambigu en français.
En anglais, on parle de « Dark Enlightenment ».
Dark fait penser à Dark Vador ou à la dark fantasy. C’est le mal, le diable. Or, ce n’est pas le sens que les inventeurs de cette théorie politique ont voulu lui donner. « Dark » en anglais signifie également non libéral, anti-progressiste, anti-humaniste, anti-universaliste, cynique / désenchanté ou lucide au sens brutal. Dans cette expression, il ne renvoie ni au mal métaphysique, ni au diabolique, ni à l’occulte.
« Enlightenment » renvoie au verbe « to enlighten », qui signifie « éclairer, instruire, rendre conscient ou sortir de l’ignorance ». Il n’implique aucune sacralisation, ni aucune téléologie morale ou promesse d’émancipation universelle, comme peut l’avoir le mot « lumière » en français. En anglais, c’est un processus cognitif.
Il est donc urgent de trouver une autre expression en français, plus proche du sens anglais de l’expression, afin de ne pas dénaturer le sens du mouvement d’idées.
Il serait plus opportun de parler d’anti-Lumières, de contre-Lumières ou de post-Lumières afin de qualifier cette théorie politique. Le débat reste ouvert quant au choix d’un autre nom.
Parfois, on retrouve l’expression « néo-réactionnaire » avec l’acronyme « NRx », ce qui est toutefois plus neutre.
Une fois cet effort sémantique effectué, nous pouvons entrer dans le vif du sujet en disant que, contrairement à la philosophie des Lumières née dans l’élite, dans les cercles universitaires traditionnels ou les clubs conservateurs classiques, celle-ci est née au cœur même de l’avant-garde technologique de la Silicon Valley.
Et l’on comprend pourquoi.
Elle représente une tentative radicale de refondation de la philosophie politique occidentale. Elle s’articule autour d’une critique féroce et systémique de la philosophie des Lumières et de la démocratie libérale, perçues non comme un horizon indépassable, mais comme une technologie sociale obsolète, voire pathologique.

L’expression « Dark Enlightenment » fut forgée par le philosophe britannique Nick Land (1962-?), dans une série d’essais fondateurs publiés en 2012 et 2022 (Fanged Noumena: Collected Writings 1987-2007 et The Dark Enlightenment).

À son origine, nous trouvons également Curtis Yarvin (1973-?), ingénieur logiciel et entrepreneur qui, sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, a produit entre 2007 et 2014 une série d’articles sur le blog « Unqualified Reservations ».

Ensemble, ils ont structuré une pensée qui rejette les axiomes hérités du Siècle des Lumières, c’est-à-dire l’égalité, l’universalisme et le progrès démocratique, ainsi que le despotisme éclairé (I). C’est ce que nous verrons dans ce deuxième article, avant de proposer une vision du monde hiérarchique, fragmentée et technocratique (II), que nous analyserons dans un troisième article.
I. Critique de la philosophie des lumières et du despotisme éclairé.
Les « lumières sombres » ou « anti-Lumières » vont critiquer la vision du monde et l’histoire progressiste (A) en diagnostiquant le pouvoir actuel sous la forme d’une cathédrale (B).
A. Critique du progressisme.
Pour comprendre la radicalité de l’anti-Lumières, il faut saisir son opposition à l’historiographie « whig », c’est-à-dire au mythe du progrès (1). Ils vont également nier l’égalité biologique entre les individus avec la théorie HBD (2).
1. Refus du mythe du progrès.
Dans la pensée anglo-saxonne, on parle de l’historiographie whig, qui postule que l’histoire humaine est une marche inéluctable des ténèbres vers la lumière, caractérisée par une expansion continue de la liberté individuelle et de la démocratie libérale. Il y aurait donc un progrès constant.
« Une meilleure réponse, c’est qu’aujourd’hui les progressistes se voient comme les héritiers modernes d’une tradition du changement, qui remonte jusqu’aux Lumières. Ils considèrent le changement comme intrinsèquement bon, parce qu’ils lisent cette histoire comme une histoire de progrès, c’est-à-dire d’amélioration. Autrement dit, ils croient à l’histoire « whig » (l’idée d’un récit historique orienté vers un progrès continu).
(…)
C’est là de l’histoire whig à l’état pur. Elle postule l’existence d’une force mystérieuse qui anime le cours de l’histoire et l’oriente inévitablement dans le sens du progrès. Remarquez le raisonnement circulaire : la justice sociale triomphe parce que la justice sociale est bonne. Comment savons-nous que la justice sociale est bonne ? Parce qu’elle triomphe, et que le bien tend à l’emporter sur le mal. Et comment savons-nous que le bien tend à l’emporter sur le mal ? Eh bien, il suffit de regarder le bilan des mouvements de justice sociale. » (Curtis Yarvin, Une lettre ouverte aux Progressistes ouverts d’esprit, chapitre 3)
Le parti whig est un parti politique britannique favorable au Parlement. Il s’oppose aux Tories, qui défendent le roi.
Pour les néo-réactionnaires, cette narration est une falsification, une mythologie rassurante conçue pour légitimer le pouvoir en place. Selon Curtis Yarvin, l’histoire récente de l’Occident n’est pas celle d’un progrès, mais d’une dégradation continue des structures d’ordre (monarchie, autorité, tradition) au profit de mécanismes démagogiques menant au chaos (a) et créant l’illusion de l’universalisme (b).
a. La démocratie comme vecteur de décadence.
« Le problème fondamental d’une Église d’État dans un régime démocratique est que, pour croire à la démocratie, il faut croire que les leviers du pouvoir s’arrêtent aux électeurs. Mais si votre démocratie possède une Église d’État efficace, les véritables leviers du pouvoir passent par les électeurs… pour revenir ensuite à l’Église.L’Église enseigne aux électeurs ce qu’ils doivent penser ; les électeurs disent aux politiciens ce qu’ils doivent faire. Naturellement, il est facile pour les politiciens de court-circuiter ce processus et de se contenter d’écouter directement les évêques.Ainsi, le gouvernement fonctionne selon une boucle de pouvoir fermée, avec l’Église à son sommet, bien entendu. Ce qui est précisément ce que nous cherchions à éviter lorsque nous avons décidé de rendre notre État démocratique plutôt qu’autoritaire : une autorité indépendante et irresponsable, chargée de diriger tout le reste. En l’occurrence, cette autorité est évidemment… l’Église elle-même. Oups ! Nous avons réussi à nous fabriquer un magnifique seau d’échec.Autrement dit, notre prétendue démocratie ne dépend pas de la sagesse du peuple, mais des luttes de pouvoir internes de l’Église officielle. Si ces luttes produisent une plateforme politique qui se traduit par des actions responsables et efficaces, le gouvernement sera bon. Si ce n’est pas le cas, il sera désastreux. Dans les deux cas, nous avons confié l’État à un conclave d’évêques irresponsable et sans comptes à rendre. En quoi cela constituerait une amélioration par rapport à la monarchie, ou à toute autre forme d’autocratie, reste pour le moins obscur. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 1)
Dans une démocratie, les élus sont des locataires temporaires (usufruitiers) du pouvoir, incités à piller les ressources publiques pour assurer leur réélection à court terme, sans se soucier de la valeur capitale de la nation.
À l’inverse, dans une monarchie, le roi est propriétaire de l’État et a donc un intérêt personnel à assurer sa prospérité à long terme. Comme nous le verrons plus tard, les néo-réactionnaires prônent un gouvernement monarchique pour cette raison.
b. L’illusion de l’universalisme (HNU).
Le mouvement rejette l’idée que les valeurs occidentales (droits de l’homme, égalité) soient universelles. Il perçoit l’universalisme comme une forme d’impérialisme culturel, une tentative d’imposer un modèle unique à une humanité biologiquement et culturellement diverse. Yarvin parle de HNU pour « Human Neurological Uniformity », que l’on peut traduire par « uniformité neurologique humaine ».
« Comme l’ont dit les auteurs de ce nouveau livre : compte tenu de l’histoire génétique de l’espèce humaine, l’égalité mondiale dans tout trait quantitatif — physique ou comportemental — est aussi probable que de faire tomber une poignée de pièces de 25 cents et de les voir toutes sur la tranche. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 3)
Curtis Yarvin soutient l’improbabilité de l’uniformité étant donné l’histoire génétique de l’espèce humaine : une égalité globale pour n’importe quel trait physique ou comportemental serait aussi peu probable que de jeter une poignée de pièces de monnaie et qu’elles tombent toutes sur la tranche.
Nick Land va développer l’idée d’un modèle social scientifique standard (SSSM).
« Le dogme central de la Cathédrale a été formalisé sous la forme du Modèle Social Scientifique Standard (SSSM) ou « théorie de l’ardoise vierge ». C’est la croyance, complétée dans ses éléments essentiels par l’anthropologie de Franz Boas, que toute question légitime sur l’humanité se limite au domaine culturel. (…) les variations entre humains sont elles-mêmes correctement comprises comme des particularités culturelles, voire des pathologies. Les échecs de « l’éducation » sont la seule chose que nous avons le droit de voir.
(…)
Comme le remarque Simon Blackburn (dans une critique réfléchie de The Blank Slate de Steven Pinker), « La dichotomie entre nature et culture prend rapidement des implications politiques et émotionnelles. Pour le dire simplement, la droite aime les gènes et la gauche aime la culture… » » (Nick Land, les lumières sombres, Partie 4f)
Le Modèle Standard des Sciences Sociales (SSSM) désigne la croyance en l’égalité neurologique et la théorie de la « tabula rasa » (blank slate theory), selon laquelle la culture expliquerait tout et la nature rien.
Cette position est perçue comme un dogme religieux plutôt que comme une thèse scientifique prouvable.
« Les croyances progressistes-universalistes (…) sont reçus comme des principes religieux, avec toute l’intensité passionnée qui caractérise les éléments essentiels de la foi, et les remettre en question n’est pas une question d’inexactitude scientifique, mais de ce que nous appelons aujourd’hui l’incorrectisme politique, autrefois connu sous le nom d’hérésie.
Soutenir cette posture morale transcendante en relation avec le racisme n’est pas plus rationnel que de souscrire à la doctrine du péché originel, dont il est, en tout cas, le substitut moderne incontestable. » (Nick Land, les lumières sombres, Partie 2)
2. La biodiversité humaine (HBD).
Yarvin comme Land vont répondre à cette théorie en rejetant le principe de l’égalité biologique. Pour répondre à la HNU, ils développent la HBD pour « Human Bio-Diversity » ou « biodiversité humaine ». C’est une notion centrale de la théorie néo-réactionnaire.
Elle postule des inégalités entre individus. Celles-ci ne seraient pas le fruit de l’oppression du système ou de l’histoire, mais de différences innées de compétence et d’intelligence.
« Ainsi, si vous êtes un négationniste de l’HNU et que quelqu’un vous demande si vous êtes raciste, vous pouvez lui demander s’il sous-entend la croyance ci-dessus, que nous pouvons appeler essentialisme racial. (Les nazis, bien sûr, étaient de grands essentialistes.) S’il dit oui, dis-lui non. S’il dit non, tu peux lui dire oui.
Il faut aussi être bien plus prudent que Hume avec les mots supérieur et inférieur. Cela implique un certain ordre quantitatif de la valeur personnelle globale, une idée que l’on s’attendrait à ce que Hume soit le dernier à accepter. Par exemple, considérons la proposition selon laquelle les Juifs ont tendance à être de meilleurs joueurs d’échecs que les Noirs, tandis que les Noirs sont de meilleurs danseurs que les Juifs. Les deux parties de cette affirmation peuvent (ou non) être vraies, mais aucune ne peut nous justifier pour classer les deux races dans l’ensemble — sauf si notre seul critère de valeur personnelle est soit les échecs ou la danse. Ce qui n’est pas le cas du mien.
Je me permets de suggérer que Hume, s’il avait su à quel point ses descendants seraient sensibles à ce sujet, aurait dit que les Européens ont tendance à avoir une productivité du travail plus élevée que les Noirs. Mesuré en salaires, c’est un fait facilement vérifiable sans aucune signification morale. Dans une société qui permettait à la fois l’esclavage européen et noir, on pouvait comparer le coût du capital plutôt que le prix du loyer.
Pour une personne intelligente du XXIe siècle, il n’est pas nécessaire d’être même un peu névrosé face aux différences statistiques évidentes dans les talents moyens des races humaines. (…) Mon avenir idéal est un où les gouvernements accordent au minimum d’attention à la race. Si cela fait de moi un raciste, tant pis.
(…)
Evidemment, une fois que l’on cesse de croire en la démocratie, il est facile de ne plus voir l’échec de ce design politique dans les sociétés à forte proportion d’ascendance génétique non eurasienne comme un reflet moral des personnes d’origine non eurasienne, et de commencer à le voir comme un simple échec d’ingénierie. C’est-à-dire : si les Noirs ne sont pas faits pour un gouvernement représentatif, la faute incombe entièrement à ce dernier. Les Européens ne sont pas non plus faits pour un gouvernement représentatif — juste un peu moins adaptés. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 2)
Si les hommes ne sont pas égaux en capacités, alors l’égalitarisme politique serait une lutte contre la nature. Nick Land et Curtis Yarvin suggèrent que la hiérarchie serait la forme naturelle et saine de l’organisation sociale.
Ils évoquent la question de la race, mais ne la systématisent ni ne la hiérarchisent globalement. Les Blancs pourraient être performants dans un domaine et les Noirs dans un autre. C’est pour cela qu’ils nient que leurs conceptions soient racistes : il n’y aurait pas de hiérarchie globale en fonction de la race. C’est un point important à souligner.
Nous verrons que la HBD aura des conséquences sur l’organisation politique proposée par les néo-réactionnaires.
B. La cathédrale (« le Complexe idéologico-institutionnel« ).
Curtis Yarvin commence par une violente critique de la démocratie.
« Les électeurs populistes sont des personnes qui croient sincèrement en la démocratie. Ils croient que le fonctionnement de Washington est que le peuple élit un Président, qui « dirige le pays ». J’ai eu un échange de courriels avec un blogueur politique populiste très réussi et assez érudit qui ne comprenait pas que le président Bush ne peut pas licencier un employé du département d’État simplement parce que cet employé le fait en essayant ouvertement de saboter les initiatives de la Maison-Blanche. C’est un excellent exemple du niveau de malentendu structurel complet — que l’électeur populiste peut entretenir lorsqu’il tente de voter. Si les populistes avaient la moindre idée de la réalité de Washington, ils ne continueraient pas à participer aux élections de plus en plus farfelues qu’ils l’approuvent à plusieurs reprises. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 3)
La démocratie serait une illusion. Un véritable système aurait été mis en place pour empêcher le peuple de gouverner réellement le pays.
« La réalité est que Washington tel qu’il existe aujourd’hui, le Washington du XXIe siècle, est conçu pour résister à la politique populiste à peu près de la même manière qu’un phare est conçu pour résister aux vagues. L’objectif même du gouvernement américain du XXe siècle a été de séparer la politique publique de la politique, c’est-à-dire d’atténuer la menace de la démocratie. Si vous lisez ce qu’était la politique américaine il y a un siècle, ce programme — à l’origine celui des Mugwumps, puis de diverses formes de libéral et de progressiste, y compris bien sûr le New Deal — est parfaitement compréhensible.
Le problème est essentiellement résolu. La résistance populiste, à la manière de Poujadisme, n’existe plus dans les installations d’essai de Washington en Europe occidentale, désormais largement gouvernées par une administration centrale qui n’a aucun lien discernable avec une élection démocratique. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 3)
Les mugwumps étaient des membres du Parti républicain qui l’ont quitté en soutenant le candidat démocrate Grover Cleveland lors de l’élection de 1884. Cette défection a contribué à faire perdre l’élection au candidat républicain James Blaine. Le mot « mugwump » vient du natick mugquomp, qui signifie « personne importante, chef de guerre ». Il fut ensuite utilisé pour qualifier ceux qui ne suivaient pas la ligne du parti.
C’est pour répondre à cette question que Yarvin a élaboré le concept de la Cathédrale. C’est sans doute l’aspect le plus repris de la néo-réaction.
« La cathédrale est une aristocratie sélective, qui est plus ou moins la façon dont la Chine a été dirigée pendant environ 2500 ans. C’est aussi la façon dont l’Union soviétique était dirigée, la façon dont l’Église catholique était dirigée, la Chine actuelle, et la manière dont l’Allemagne nazie aurait probablement été dirigée si nous avions encore eu une Allemagne nazie à gérer. Comme dans toutes ces institutions, le rang et la place y sont très demandés, et ceux qui accèdent au sommet sont des hommes et des femmes de capacités non négligeables.
Cependant, il n’y a qu’un petit problème : la Cathédrale n’en est pas responsable. Du moins, s’il est responsable, nous ne pouvons détecter aucun mécanisme par lequel il est responsable. » (Curtis Yarvin, Patchwork, chapitre 3)
Le terme « cathédrale » a été choisi à dessein pour évoquer une structure religieuse et plus précisément l’Église catholique. Pour Yarvin, la Cathédrale serait l’équivalent de la manière dont l’Église est dirigée. En tant que catholique, je ne saurais souscrire à ce propos. Il compare d’ailleurs l’Église à la gestion de l’Union soviétique ou de l’Allemagne nazie. Une comparaison pour le moins discutable.
Si le titre du système qu’il décrit est critiquable, son contenu est très intéressant et bien réel. Sans doute aurait-il dû lui donner un autre nom, comme « Politburo » (en référence à l’URSS). On devrait parler de « complexe Politburo idéologique occidental » ou de « Politburo médiatico-universitaire ». L’expression « nomenklatura » serait équivalente (la nomenklatura progressiste occidentale). Toutefois, afin de rester neutre et de décrire exactement le phénomène, je parlerai de « Complexe idéologico-institutionnel ».
Selon Yarvin, le complexe idéologico-institutionnel se compose d’une « aristocratie sélectionnée », c’est-à-dire d’une composition (1). Il comporte également un certain nombre de mécanismes de fonctionnement (2) et une idéologie, le synopsis (3).
1. Composition du complexe idéologico-institutionnel.
Le complexe idéologico-institutionnel désigne le réseau complexe et auto-organisé des institutions qui forment le consensus intellectuel et politique en Occident.
« Le grand centre de pouvoir de 2008 est la Cathédrale. La cathédrale se compose de deux parties : les universités accréditées et la presse établie. (…) La Cathédrale agit comme le cerveau d’une structure de pouvoir plus large, le Polygone ou l’Apparat — la fonction publique permanente. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 8)
Yarvin évoque la double composition du complexe idéologico-institutionnel : les universités (a) et la presse établie (b). Il faut ajouter à ce duo un troisième élément : la haute administration (c).

a. L’Académie (les Universités prestigieuses).
Le système universitaire serait le cerveau de la nomenklatura.
« Ce sont les universités qui formulent les politiques publiques. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 8)
C’est dans les universités que seraient produites les idées, les normes morales et les politiques publiques. C’est pour cela que Yarvin affirme qu’elles constituent le cerveau. Une fois l’idéologie constituée, elle descendrait dans les deux autres niveaux pour être diffusée dans l’ensemble de la société.

Cela ne concernerait pas toutes les universités, mais uniquement les plus prestigieuses. Aux États-Unis, ce seraient celles de l’Ivy League (Harvard, Brown, Columbia, Cornell, Dartmouth, University of Pennsylvania, Princeton et Yale).

Certaines universités qui ne font pas partie de l’Ivy League tentent de les concurrencer, non sans un certain succès. C’est le cas de Stanford, de l’université Johns Hopkins ou du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
En France, l’équivalent de l’Ivy League serait le réseau de Sciences Po, l’université Panthéon-Assas, la Sorbonne, HEC, Polytechnique, Centrale ou l’École normale supérieure.
b. Les médias (la presse « de référence »).
Les médias seraient le système nerveux du complexe idéologico-institutionnel.
« La presse guide l’opinion publique. En d’autres termes, ce sont les universités qui prennent des décisions pour lesquelles la presse fabrique son consentement. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 8)
Les médias de référence diffuseraient les idées validées par l’université et filtreraient l’information accessible au public. Ils constitueraient le système nerveux de la nomenklatura car ils diffuseraient les idées issues de l’université, comme dans le corps humain où la colonne vertébrale et les nerfs transmettent les décisions du cerveau.
Ce seraient les médias du système, dits « mainstream ». Aux États-Unis, il s’agirait de CNN, du New York Times ou du Washington Post. En France, cela pourrait être France Télévisions, France Inter, BFM ou, pour la presse écrite, Libération, Les Inrockuptibles ou Télérama. Leur fonction serait de défendre les idées du complexe idéologico-institutionnel auprès du grand public.
c. La haute administration (le « deep state »).
La haute administration serait le bras agissant.
« La Cathédrale agit comme le cerveau d’une structure de pouvoir plus large, le Polygone ou l’Apparat — la fonction publique permanente. L’Apparat est la fonction publique proprement dite (tous les fonctionnaires non militaires dont les postes sont immunisés contre les politiques partisanes, également appelée « démocratie »), ainsi que tous ceux formellement en dehors du gouvernement dont le but est d’influencer ou de mettre en œuvre les politiques publiques — c’est-à-dire les ONG. (Il y a une raison pour laquelle les ONG doivent se rappeler qu’elles sont « non gouvernementales ».) » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 8)
Il s’agit des fonctionnaires non élus qui appliqueraient ces normes, quelle que soit la couleur politique du gouvernement élu. Yarvin lui donne le nom de Polygone ou d’Apparat. On parle également de « deep state », c’est-à-dire d’ »État profond ».
Le Polygone ou l’Apparat engloberait l’ensemble de la classe bureaucratique qui détiendrait le pouvoir réel et serait protégée des aléas de la politique démocratique électorale. C’est la machinerie administrative qui exécuterait et maintiendrait le pouvoir en place. Elle doit être distinguée des hommes politiques qui occupent temporairement le pouvoir.
Le Polygone comprend :
- le service civil proprement dit : tous les fonctionnaires non militaires dont les postes sont immunisés contre la politique partisane ;
- les entités para-gouvernementales : tous ceux qui sont formellement en dehors du gouvernement mais dont le but est d’influencer ou de mettre en œuvre les politiques publiques, c’est-à-dire les ONG.
Le Polygone serait donc un corps bureaucratique qui administrerait l’État de manière permanente, alors que l’université et les médias constitueraient l’esprit intellectuel et idéologique.
Curtis Yarvin insiste sur un point crucial : la Cathédrale ne serait pas une conspiration. Il n’y aurait pas de réunion secrète où journalistes et professeurs décideraient de mentir au peuple. Le système fonctionnerait par émergence et par incitation sociale, phénomène que Yarvin compare à la mode vestimentaire.

Curtis Yarvin utilise l’image symbolique du polygone pour plusieurs raisons :
- Une structure aux multiples facettes mais unifiée : Le terme « Polygone » évoque une forme géométrique composée de nombreux côtés distincts qui forment néanmoins un tout cohérent. Cette image suggère que, bien qu’il y ait une multitude d’agences et d’institutions différentes (les « côtés » du polygone), elles font toutes partie d’une seule et même structure de pouvoir.
- Le corps autour du cerveau : Le Polygone est présenté comme l’infrastructure matérielle qui entoure et protège le centre idéologique. Moldbug écrit : « La Cathédrale fonctionne comme le cerveau d’une structure de pouvoir plus large, le Polygone ou Apparat ». Le Polygone est donc la machinerie qui exécute la volonté de la Cathédrale.
- L’analogie implicite avec le Pentagone : Bien que non explicitée en détail dans ses livres, l’utilisation du terme « Polygone » pour désigner l’appareil d’Etat crée un parallèle architectural avec le Pentagone (le complexe militaire américain). Tout comme le Pentagone est le bâtiment symbolique de la puissance militaire, le Polygone symbolise la forteresse de la puissance administrative et bureaucratique permanente (« l’État profond ») qui survit aux élections.
- La conformité et la soumission : Une institution fait partie du Polygone si elle « s’en remet à la Cathédrale pour toutes les questions contestables ». L’image suggère un périmètre défensif où toutes les composantes (presse, administration, ONG) sont alignées pour maintenir le consensus établi par les universités.
En somme, le Polygone symbolise la masse bureaucratique et médiatique aux multiples visages qui entoure et sert la Cathédrale, formant avec elle le système de gouvernement réel que Moldbug critique.
2. Les mécanismes de fonctionnement.
Le complexe médiatico-institutionnel utilise un certain nombre de mécanismes pour agir et obtenir des résultats. On peut distinguer la boucle de rétroaction de prestige (a), l’orthodoxie auto-renforcée (b) et l’élimination de l’hérésie (c).
a. La boucle de rétroaction de prestige.
La notion de boucle de rétroaction de prestige, souvent décrite dans les textes comme une « boucle de rétroaction démocratique » ou une « distorsion de puissance attractive », est un concept central dans la théorie de Curtis Yarvin pour expliquer comment la nomenklatura maintient et accroît son pouvoir sans complot centralisé.
Pour réussir, un individu doit professer des idées qui sont en phase avec le consensus progressiste dominant.
« La Cathédrale est une boucle de rétroaction. Il n’y a ni centre, ni planificateurs majeurs. Tout le monde, (…), est remplaçable. Dans une démocratie, l’opinion de masse crée le pouvoir. Le pouvoir détourne des fonds vers les fabricants d’opinion, qui fabriquent davantage, etc. Ce n’est pas un cycle si compliqué.
Cette boucle de rétroaction génère un terrain de jeu où les idées les plus compétitives ne sont pas celles qui correspondent le mieux à la réalité, mais qui produisent le retour le plus fort. La Cathédrale élit constamment un nouveau peuple qui soutient de plus en plus la Cathédrale, et soutient un système politique qui rend la Cathédrale de plus en plus forte. » (Curtis Yarvin, Lettre ouverte aux progressistes ouverts d’esprit, chapitre 14)
Il y a un cycle du pouvoir décrit très clairement par Curtis Yarvin. Les universités formulent les politiques publiques, et la presse guide l’opinion publique afin qu’elle les accepte. Il y a une fabrication du consentement. Le pouvoir politique (l’État) finance et accorde du prestige à ces institutions qui, en retour, valident la légitimité de l’État et de ses politiques. C’est ainsi que fonctionne la boucle rétroactive de prestige.
Sciences Po ou HEC construisent une idée politique qui est diffusée par Libération, France Inter ou France Télévisions afin de façonner l’opinion publique au profit de l’État. En retour, l’État finance Sciences Po, HEC, Libération ou la radio-télévision publique en leur donnant un statut prestigieux. Ces universitaires et ces médias légitiment alors le pouvoir en place. On peut citer l’exemple d’Emmanuel Macron, dont les fraudes électorales auraient, selon certains, été légitimées et justifiées par la presse, la radio, la télévision et les universités.
« Une démocratie est un gouvernement dans lequel la politique publique est contrôlée par l’opinion publique. (…) Qui contrôle l’opinion publique ?
Évidemment. L’opinion populaire est en général le reflet de l’éducation publique. Il est certes vrai qu’il existe certaines propositions que l’on ne peut inculquer à la population. Il peut être impossible, par exemple, de convaincre une population humaine saine que le rouge et le bleu sont la même couleur. Mais presque tout le reste a été tenté, et cela tend à fonctionner. Et bien qu’il y ait toujours des déviants, les marginalités électorales sont, par définition, sans importance. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 1)
Le cœur du système est une boucle de rétroaction qui lie l’opinion publique au pouvoir politique. Il s’agit d’un processus de fabrication du consentement. En effet, dans une démocratie, le pouvoir dépend de l’opinion publique. Or, l’opinion publique est largement influencée par l’éducation publique (écoles, universités, médias).

Il faut bien comprendre un aspect central de cette boucle de rétroaction du prestige : les idées qui réussissent dans ce système ne sont pas nécessairement celles qui sont vraies, mais celles qui produisent la rétroaction la plus forte (par exemple des votes, des financements ou l’accès au pouvoir). On parle de « distorsion de puissance attractive », c’est-à-dire que les idées sont sélectionnées pour leur capacité à organiser des coalitions et à signaler un statut social élevé. Il y aurait ainsi une véritable sélection darwinienne des idées.
Le système fonctionnerait donc par séduction et par statut social plutôt que par coercition directe. La mode intellectuelle se propagerait du haut vers le bas, des personnes de haut statut vers celles de statut inférieur. Adopter les idées du complexe idéologico-institutionnel rendrait « acceptable » socialement, tandis que la dissidence serait associée à un statut inférieur, à l’ignorance ou à la malveillance. De même, les intellectuels et les ambitieux seraient naturellement attirés vers le progressisme, car c’est là que résiderait le pouvoir symbolique.
Cela contribuerait à expliquer des phénomènes que nous avons tous observés : certaines personnes, censées être intelligentes et diplômées, professent des idées fausses, voire absurdes. Or, croire en certaines idées controversées peut servir d’uniforme politique. Il faut comprendre l’intérêt d’une telle pratique. Ces personnes ne seraient pas nécessairement ignorantes, car professer une telle croyance peut servir de démonstration de loyauté infalsifiable envers le groupe : n’importe qui peut défendre une vérité évidente, mais il faut être un membre loyal pour défendre une position coûteuse socialement.
b. L’orthodoxie auto-renforcée.
Le système de contrôle de la pensée distribué, tel qu’il est décrit dans les textes de Curtis Yarvin et analysé par Nick Land, est un mécanisme complexe qui assure la domination idéologique sans nécessiter de conspiration centrale. Ce système, surnommé la « Cathédrale », repose sur une orthodoxie auto-renforcée qui fonctionne comme un réseau décentralisé mais hautement synchronisé.
Les journalistes citent les universitaires pour donner de la crédibilité à leurs articles. De même, les universitaires ont besoin de la presse pour diffuser leurs travaux. Yarvin appelle cela un « système de contrôle de la pensée distribué ».
« Et dans quel discours secret ce culte a-t-il été dénoncé ? Il ne l’a jamais été. Toute la pensée dominante aux États-Unis, démocrate comme républicaine, descend par une succession apostolique ininterrompue de l’énorme machine politique. (…) La Cathédrale d’aujourd’hui n’est pas un culte de la personnalité. Ce n’est pas un parti politique. C’est quelque chose de bien plus élégant et évolué. Ce n’est même pas une organisation au sens conventionnel et hiérarchique du terme : elle n’a ni chef, ni comité central, ni rien de tel. C’est un véritable réseau pair à pair, ce qui la rend extraordinairement résiliente. Comprendre ne serait-ce que pourquoi elle est si unanime — pourquoi Harvard est toujours d’accord avec Yale, qui est toujours sur la même ligne que Berkeley, qui n’entre jamais vraiment en conflit avec le New York Times, sauf bien sûr pour lui reprocher de ne pas être assez progressiste — demande déjà un effort de réflexion considérable. » (Curtis Yarvin, Lettre ouverte aux progressistes ouverts d’esprit, chapitre 8)
Contrairement aux régimes totalitaires du XXe siècle, comme l’Allemagne nazie ou l’URSS, le système actuel n’a pas de « cerveau » central, pas de dictateur et pas de ministère officiel de la propagande (pas de Goebbels).
Il existerait ainsi un réseau « pair-à-pair », c’est-à-dire d’un complexe médiatico-institutionnel qui serait constitué d’un réseau des universités accréditées et de la presse établie extrêmement résilient. Nou avons une synchronisation spontanée.
« À l’exception de quelques institutions sans importance relevant d’affiliations religieuses non dominantes, nous ne voyons tout simplement pas coexister, au sein du système universitaire américain, des écoles de pensée multiples, divergentes et concurrentes. Tout ce vaste archipel, bien que régulièrement parsemé d’une poignée de contradicteurs, ne présente absolument aucune structure factionnelle. Il semble presque parfaitement synchronisé. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 1)
Bien qu’il n’y ait pas d’autorité centrale donnant des ordres, on constate une coordination réelle. Des institutions comme l’école Sciences Po ou le journal Libération seraient presque toujours d’accord et évolueraient idéologiquement dans la même direction. C’est ce que l’on appelle le Zeitgeist, ou « esprit du temps ». Cette convergence ne résulterait pas d’instructions directes, mais du fait que ces institutions seraient soumises aux mêmes pressions sélectives issues de la boucle de prestige et de pouvoir.
Ce réseau décentralisé (la nomenklatura) serait extrêmement résilient, car il n’aurait pas de centre identifiable à attaquer. Il n’y aurait pas d’autorité unique contrôlant les critères et les « mèmes » de la respectabilité sociale. Cela conférerait au système une forme d’immunité structurelle.
c. L’élimination de l’hérésie (le « tabou »).
Le système protège ses dogmes centraux par des mécanismes psychologiques et sociaux puissants. Il existe un certain nombre de mécanismes de défense « immunitaires ». Yarvin parle de « tabou ».
Nous pouvons distinguer plusieurs mécanismes : le blasphème (c-1), l’hystérie de diversion (c-2), la fausse opposition (c-3) et le Gleichschaltung sans Gestapo (c-4).

c-1. Le blasphème.
« Ainsi, ce que nous appelons aujourd’hui le « discours de haine » n’est rien d’autre qu’un nom du XXᵉ siècle pour l’antique crime de blasphème. Vous aurez peut-être remarqué qu’il n’est pas — et n’a jamais été — illégal d’être un imbécile. Aucun gouvernement dans l’histoire n’a jamais vraiment tenté de criminaliser l’impolitesse, la méchanceté, la malveillance ou même le harcèlement en général — pas même sur le lieu de travail. » (Curtis Yarvin, Lettre ouverte aux progressistes ouverts d’esprit, chapitre 9)
Toute idée contraire au « synopsis », c’est-à-dire à l’idéologie égalitariste du complexe idéologico-institutionnel, est étiquetée comme haineuse (racisme, antisémitisme, sexisme, etc.), et son auteur est socialement disqualifié (« cancelled »), garantissant ainsi l’homogénéité idéologique sans besoin de censure formelle centralisée.
Il s’agirait d’une forme de blasphème moderne.
En effet, les doctrines centrales de la nomenklatura (antisémitisme, racisme, sexisme, homophobie, etc.) sont présentées comme des vérités morales absolues. Les remettre en question n’est pas perçu comme une erreur factuelle, mais comme une faute morale. Le « discours de haine » serait ainsi le nom moderne du blasphème.
Dire un mot jugé déplacé à propos d’un individu juif de gauche peut entraîner une accusation d’antisémitisme ; émettre une critique contre un musulman peut exposer à une accusation d’islamophobie ; de même pour un homosexuel, que l’on connaisse ou non son orientation sexuelle. Ce type de mécanisme serait à l’œuvre depuis les années 1980 en France.
c-2. L’hystérie de diversion.
« Par conséquent, l’hystérie diversionnelle constitue une autre tactique essentielle dans la panoplie de notre parasite. Les hôtes qui pourraient autrement être tentés de remarquer les morbidités de l’infection et de les attribuer au parasite lui-même doivent être détournés. Soit leurs énergies défensives seront dirigées vers d’autres symptômes qui ne sont en réalité pas graves, soit ils attribueront les véritables problèmes à des causes qui ne sont en fait pas significatives.
Nous pouvons faire d’une pierre deux coups en orientant notre hystérie contre ceux qui rejettent le parasite et en présentant leurs tentatives de guérison comme la cause même de la morbidité. Cette stratégie de contre-immunité, dans laquelle les infectés traitent la désinfection comme si elle était contagieuse — ce qu’elle est, bien entendu — constitue un ressort classique des parasites mémétiques à travers les âges. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait ridiculiser, chapitre 1)
Pour empêcher ceux qui vivent sous l’influence du système de la nomenklatura de prendre conscience de certains problèmes, le complexe médiatico-institutionnel tenterait de faire diversion en dirigeant la colère vers une fausse cible, un contre-feu. C’est ce que l’on appelle l’hystérie de diversion.
L’hystérie serait dirigée contre ceux qui dénoncent les dysfonctionnements de la nomenklatura, créant ainsi une « contre-immunité ».
L’opposition serait traitée comme une maladie contagieuse afin de la discréditer et de dissuader les individus de s’y associer.
Il y a hystérie de diversion lorsque l’ensemble du milieu universitaire, médiatique, politique et administratif attaque en meute une cible pour tenter d’étouffer un scandale. Il est actuellement à l’œuvre dans l’affaire du meurtre de Quentin qui est qualifié de néo-nazi ou de délinquant afin de ne pas soulever le scandale des milices paramilitaires d’extrême gauche qui tuent le prolétariat catholique et patriote. C’est un cas d’école.
c-3. La fausse opposition.
Le système tolérerait une « fausse opposition » afin de donner l’illusion d’une démocratie. Il s’agirait d’une opposition contrôlée, proche de celle décrite par George Orwell dans 1984.
En France, certains analystes considèrent que des formations politiques ou des mouvements médiatiques jouent un rôle de canalisation de la contestation, permettant de maintenir l’équilibre du système politique. D’autres évoquent des figures médiatiques radicales qui, par leurs excès verbaux, serviraient de repoussoir et contribueraient à disqualifier l’ensemble de la critique.
En France, nous avons le Front National devenu Rassemblement National, qui sert à contrôler la colère populaire et permettre le maintien du système politique. Il y a également l’association Égalité et Réconciliation d’Alain Soral. Dans le cadre de ce dernier, non seulement celui-ci travaille avec la police pour dénoncer les gens qui voudraient contester de manière un peu trop virulente le système. Mais également par ses outrances verbales, il sert de repoussoir à la population.
c-4. Le « Gleichschaltung » sans Gestapo.
« Harvard et Stanford sont synchronisées parce que toutes deux sont des rémoras attachées, d’une manière impensable, à un grand prédateur invisible des profondeurs — peut-être même Cthulhu en personne.
Certes, cette synchronisation n’est coordonnée par aucune autorité hiérarchique humaine. (…) Le système peut être orwellien, mais il n’a pas de Goebbels. Il produit une Gleichschaltung sans Gestapo. Il possède une ligne du Parti sans Parti. Un tour de force remarquable. » (Curtis Yarvin, Une douce introduction à Réservations non qualifiées, chapitre 1)
Le système parviendrait à une mise au pas idéologique sans recourir à une police secrète pour l’imposer, créant ainsi une « ligne de parti sans parti ». On parle de Gleichschaltung, terme allemand désignant la mise au pas idéologique opérée en Allemagne dans les années 1930.
Dans le cadre du système décrit par Curtis Yarvin, il n’y aurait pas de Gestapo pour contraindre par la violence physique. La contrainte serait principalement symbolique et psychologique : pression sociale, disqualification morale, marginalisation professionnelle.
Ce qui est particulièrement notable, selon cette analyse, est que ce régime idéologique ne serait coordonné par aucune autorité hiérarchique centrale. Il n’y aurait ni dictateur, ni chef unique, ni Big Brother. « Le système est orwellien, mais il n’a pas de Goebbels » : il produirait ainsi une « Gleichschaltung sans Gestapo », selon la formule de Yarvin.
3. Le synopsis.
Le contenu idéologique de la nomenklatura est ce que Curtis Yarvin nomme le « Synopsis ». C’est une religion séculière appelée « universalisme progressiste », qui est une mutation du christianisme protestant (calvinisme/puritanisme).
« Il en va de même pour les journaux. Les soi-disant « médias traditionnels » sont en fait un résumé. Tout comme il existe une ligne nette entre universités grand public et universités non conventionnelles, il y a aussi une ligne nette entre médias grand public et non traditionnels. La seconde option peut être très variée. Les premiers constituent un synopsis. Et les synopsis journalistiques et académiques sont clairement identiques — les journalistes traditionnels ne remettent pas en cause l’autorité académique traditionnelle.
(…)
Je pense que le synopsis grand public post-1945 est suffisamment important pour être un nom propre. Appelons ça le Synopsis. Donneons aussi un nom à l’ensemble des institutions qui produisent et propagent le Synopsis — le monde académique traditionnel, le journalisme et l’éducation.
Appelons-les la Cathédrale. Qu’est-ce qui explique ces phénomènes ?Le Synopsis, bien sûr, a une réponse. (…) Le Synopsis est l’ensemble de toutes les idées raisonnables. Quant à la Cathédrale, elle n’est que l’aboutissement de la grande quête humaine de connaissance. Elle est aussi permanente que la réalité à laquelle elle existe et elle l’éclaire, c’est pourquoi il y aura toujours un Harvard et un Yale en 2108, 2208 et 3008. » (Curtis Yarvin, Lettre ouverte aux progressistes ouverts d’esprit, chapitre 4)
Dans son texte majeur An Open Letter to Open-Minded Progressives, Yarvin trace la généalogie de cette idéologie depuis le protestantisme puritain de la Nouvelle-Angleterre. Selon lui, le progressisme moderne n’est pas laïque ; c’est un « calvinisme crypto-religieux » (a) qui va muter en unitarisme et en transcendantalisme (b) pour se politiser (c). On aboutit au synopsis (d).
a. Les racines : le calvinisme et la dissidence anglaise.
L’ancêtre direct de l’idéologie du complexe médiatico-institutionnel se trouve dans la Réforme protestante et plus spécifiquement dans la lignée calviniste.
« Cette taxonomie cladistique fait remonter l’ascendance intellectuelle du professeur Dawkins d’environ quatre siècles, jusqu’à l’époque de la guerre civile anglaise. À l’exception, bien sûr, du thème de l’athéisme, le noyau intellectuel du professeur Dawkins correspond remarquablement à celui des Ranters, Levellers, Diggers, Quakers, Cinquième-Monarchistes, ou de l’une quelconque des traditions dissidentes anglaises les plus extrêmes qui prospérèrent durant l’interrègne cromwellien.
Franchement, ces types étaient des originaux. Des fanatiques maniaques. Tout penseur anglais dominant des XVIIᵉ, XVIIIᵉ ou XIXᵉ siècles, informé que cette tradition (ou son descendant moderne) constitue désormais la confession chrétienne dominante de la planète, y verrait le signe d’une apocalypse imminente. Si vous êtes certain qu’ils ont tort, vous êtes plus sûr que moi. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait ridiculiser, chapitre 2)
Curtis Yarvin trace l’ascendance intellectuelle de la nomenklatura jusqu’aux sectes protestantes radicales de la guerre civile anglaise du XVIIe siècle. Nous avons les puritains, les niveleurs, les quakers ou les ranters. On les appelait à l’époque les « dissidents » ou « dissenters » en anglais.
« Le cromwellisme mourut avec lui. Un gouvernement légitime fut rétabli en Grande-Bretagne, de même que l’Église d’Angleterre, et les dissidents redevinrent une frange marginale. Et, franchement, ce fut une excellente chose. Cependant, on ne peut pas garder un bon parasite à terre bien longtemps. Une communauté de puritains s’enfuit en Amérique et fonda les colonies théocratiques de la Nouvelle-Angleterre. Après ses victoires militaires lors de la rébellion américaine et de la guerre de Sécession, le puritanisme américain était déjà bien engagé sur la voie de la domination mondiale. Ses victoires durant la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide confirmèrent son hégémonie globale. Toute la pensée dominante légitime dans le monde aujourd’hui descend des puritains américains et, par leur intermédiaire, des dissidents anglais. » (Nick Land, Les lumières sombres, Partie 2)
Une fois la monarchie rétablie, les groupes dissidents, considérés comme des fanatiques par leurs contemporains, vont fuir l’Angleterre pour se rendre en Amérique et fonder les treize colonies en Nouvelle-Angleterre. Il y a donc une origine théocratique de l’Amérique que l’on retrouve dans le système politique actuel.
C’est sur ce terreau que va prendre naissance le complexe médiatico-institutionnel.
Les puritains qui fondent la Nouvelle-Angleterre au XVIIe siècle vont créer une société basée sur :
- la discipline morale ;
- la surveillance mutuelle ;
- la conformité idéologique ;
- une mission morale universelle.

La société puritaine repose sur :
- une élite morale : des pasteurs et des intellectuels religieux ;
- une orthodoxie doctrinale : la déviance devient une hérésie ;
- une surveillance sociale : chacun surveille l’autre ;
- une mission universelle : il faut convertir moralement le monde.

Le puritanisme :
- bien/mal
- péché
- damnation morale
- procès en hérésie qui débouche sur une confession publique.
Le progressisme :
- oppresseur/opprimé
- culpabilité morale
- dénonciation publique qui débouche sur la cancel culture et la repentance publique.

Entre puritanisme et progressisme, il y a une même logique morale binaire.

Nous avons une structure similaire de purification morale.
b. La mutation théologique : unitarisme et transcendantalisme.
Au fil des siècles, cette tradition a évolué en se débarrassant progressivement de ses éléments surnaturels et théistes, tout en conservant ses structures morales et politiques.
b-1. L’unitarisme.
« Bien sûr, la tradition évolua au fil du temps. Sa théologie fit d’importants pas vers le sécularisme moderne sous la forme de l’unitarisme, qui supprima la Trinité et d’autres éléments de la doctrine calviniste, et plus encore avec le transcendantalisme, qui éluda la désagréable idée de l’enfer et proclama que Dieu aime tout le monde. Nombre des rêveries du professeur Dawkins sur la grandeur naturelle panthéiste d’inspiration einsteinienne rappellent Emerson, qui fut formé comme ministre unitarien. Pendant et après la guerre de Sécession, le christianisme de Nouvelle-Angleterre établit une relation étroite avec le gouvernement fédéral, relation qui s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui sous des étiquettes telles que le libéralisme et le progressisme. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait ridiculiser, chapitre 2)
La tradition puritaine a évolué vers l’unitarianisme. L’unitarianisme naît en Nouvelle-Angleterre au XVIIIe siècle. Il se développe dans les élites de Boston et d’Harvard. Harvard, fondée pour former des pasteurs puritains en 1636, devient au XIXe siècle un bastion unitarien. C’est un développement crucial, car ensuite les universités américaines modernes vont hériter directement de ce clergé unitarien.
L’unitarisme comporte plusieurs caractéristiques :
- rejet de la Sainte Trinité ;
- un Dieu plus rationnel : une entité abstraite (alors qu’auparavant il était transcendant) ;
- une vision optimiste de l’homme ;
- une religion morale plutôt que doctrinale.
C’est une version adoucie et rationalisée du calvinisme.

Dans le calvinisme :
- l’homme est pécheur
- la grâce divine sauve
Dans l’unitarisme :
- l’homme est perfectible
- la morale devient centrale
- la religion devient éthique
La théologie commence à devenir une philosophie morale.

Nous avons une nouvelle organisation sociale :
- Pasteurs → professeurs
- sermons → sciences sociales
- dogme → morale civique

b-2. Le transcendantalisme.
Le transcendantalisme est né au XIXe siècle au sein des milieux unitariens à travers la pensée de Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et de Henry David Thoreau (1817-1862).


Dans le transcendantalisme, il y a la croyance dans la bonté de l’homme et de sa corruption par les institutions religieuses et politiques. C’est une religion qui devient quasi laïque.
On passe de :
- De Dieu à la conscience : dieu est une conscience morale. On peut encore croire en Dieu, mais il n’est plus indispensable.
- Du salut au progrès.
- Du péché à l’injustice.
En revanche, le puritanisme calviniste repose sur une vision très pessimiste de l’homme :
- l’homme est marqué par le péché originel
- sa nature est déchue
- il ne peut se sauver seul
- seule la grâce divine sauve

Dans ce cadre, les institutions religieuses sont nécessaires pour discipliner une nature humaine dangereuse. La corruption vient de l’homme lui-même.
Avec l’unitarianisme puis le transcendantalisme, la logique s’inverse. On passe à une vision proche de Rousseau : l’homme est bon par nature, et c’est la société qui le corrompt. Cette mutation est fondamentale.
b-3. L’abandon de Dieu.
« Mon hypothèse est que le professeur Dawkins n’est pas seulement un athée. Il est un athée chrétien. Ou, comme je préfère le dire, un chrétien non théiste. Sa « religion einsteinienne » n’est ni plus ni moins que le courant dominant actuel du christianisme lui-même — « M.42 », comme l’a formulé avec concision le commentateur Faré :
Il y a une bonne raison pour laquelle la version actuellement dominante du Minotaure (pour reprendre le terme de Bertrand de Jouvenel) utilise une version précédente comme partenaire de combat : pour conquérir le pouvoir, la version précédente est précisément celle contre laquelle elle a dû lutter et triompher au départ.
Appelons le Minotaure actuel « M.42 » et appelons son prédécesseur immédiat « M.41 ». Pour que M.42 puisse l’emporter sur M.41, il lui a fallu affronter M.41, le discréditer, le vaincre. Ainsi, pendant un temps, M.41 demeure dominant tandis que M.42 est en réalité subversif ; puis M.42 gagne la domination mais a encore M.41 comme rival sérieux contre lequel lutter pour le pouvoir. Lorsque la victoire est complète et irréversible, M.41 devient un bouc émissaire favori ; il est si plaisant de frapper une victime sans défense, quand sa technique est parfaitement maîtrisée. Bien sûr, au moment où l’on en arrive là, la version de M.41 que l’on frappe à la tête a beaucoup dégénéré ; ce n’est plus l’arrogant M.41 de votre jeunesse, sûr de sa puissance — c’est le pitoyable M.41 d’aujourd’hui, presque arrivé au bout de la route.
Si nous acceptons cette hypothèse, la conclusion selon laquelle le professeur Dawkins s’est fait avoir me paraît difficilement contestable. Il pense attaquer la superstition au nom des armées de la raison. En réalité, il attaque M.41 au nom des armées de M.42. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait ridiculiser, chapitre 1 et 2)
Curtis Yarvin reprend une idée développée par le politologue français Bertrand de Jouvenel (1903-1987) dans son livre Du pouvoir (1945).

Il y décrit l’État moderne comme un Minotaure.
Le Minotaure, c’est :
- une entité impersonnelle ;
- toujours en expansion ;
- se nourrissant des conflits sociaux ;
- absorbant progressivement les libertés intermédiaires.
Le Minotaure n’est pas un tyran personnel (pas un Hitler), mais une structure impersonnelle de croissance du pouvoir.

« C’est un culte à mystères parce qu’il supplante les traditions théistes en remplaçant les superstitions métaphysiques par des mystères philosophiques, tels que l’humanité, le progrès, l’égalité, la démocratie, la justice, l’environnement, la communauté, la paix, etc.
Aucun de ces concepts, tels qu’ils sont définis dans la doctrine universaliste orthodoxe, n’est le moins du monde cohérent. Tous peuvent absorber une énergie mentale arbitraire sans produire la moindre pensée rationnelle. À cet égard, ils se comparent avantageusement aux absurdités plotiniennes, talmudiques ou scolastiques. (Je renvoie souvent à ce texte de David Stove et j’encourage quiconque ne l’a pas lu à le faire. Non, cela ne constitue pas une adhésion à tout ce que le professeur Stove a pu écrire.) » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait ridiculiser, chapitre 4)
Le Minotaure 4.1, ou M.4.1, est le christianisme théiste. Il est issu d’une évolution progressive qui a connu quatre stades ou versions, d’où l’expression M.4.1, comme il y a ChatGPT 3, 4 ou 5.
Avec le Minotaure 4.2, ou M.4.2, nous avons un christianisme non théiste. C’est le christianisme séculier qui a abandonné Dieu pour ne garder que l’aspect moral et dogmatique de ses ancêtres puritains.
Bien que M.41 soit dominant aujourd’hui, il maintient en vie M.4.2 pour en faire son bouc émissaire. Il lui sert à valider sa propre autorité. M.4.2 a dû combattre et vaincre M.4.1.
c. La politisation : les Mugwumps.
À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, cette tradition religieuse s’est fusionnée avec l’appareil d’État américain à travers les Mugwumps.
« Et, pour faire court : les Mugwumps ont engendré les Progressistes. Et nous vivons encore, aujourd’hui, à l’ère progressiste — avec un grand ou un petit « P ».
Le progressisme, avec un grand ou un petit « P », étant la religion du gouvernement de notre époque, le délire distribué de notre théocratie athée. Le mortier, pour ainsi dire, de la Structure moderne.
Le chemin qui mène d’Adams à Obama est relativement rectiligne. Le long de ce parcours, trois grandes transformations se produisent. » (Curtis Yarvin, Lettre ouverte aux progressistes ouverts d’esprit, chapitre 6)
Dans les années 1880, les Mugwumps sont :
- des républicains élitistes ;
- issus des milieux universitaires et journalistiques ;
- souvent protestants libéraux de Nouvelle-Angleterre.
Ils quittent le Parti républicain en 1884 pour soutenir Grover Cleveland, le candidat démocrate à l’élection présidentielle. Leur importance dépasse cet épisode électoral.
Les Mugwumps défendent :
- la moralisation de la politique
- la lutte contre la corruption
- l’administration par des experts
- la réforme bureaucratique.
Ils veulent remplacer la politique partisane par une gouvernance morale et technocratique. Pour Curtis Yarvin, c’est la première étape de l’alliance de l’élite morale protestante avec l’État. C’est une partie du camp républicain qui bascule du côté démocrate. C’est la droite qui devient de gauche. C’est cette transformation qui permet la naissance du progressisme.
Ils vont engendrer le mouvement progressiste puis le synopsis.
d. Le résultat actuel : le synopsis.
Aujourd’hui, cette lignée a abouti à ce que Curtis Yarvin appelle la « Cathédrale » et que nous dénommons le complexe médiatico-institutionnel. Le consensus idéologique produit s’appelle le « synopsis ». Le synopsis ne vient pas d’une coercition directe, mais du contrôle de l’opinion publique. C’est la « vérité officielle » que tout citoyen respectable doit accepter pour ne pas être considéré comme un hérétique.
Le système actuel est décrit comme une « théocratie athée » ou une « athéocratie progressiste ». Bien qu’elle prétende être laïque (séparation de l’Église et de l’État), elle fonctionne exactement comme une théocratie puritaine, imposant ses dogmes moraux et persécutant les hérétiques (ceux qui nient l’égalité biologique ou d’autres dogmes universalistes).
« Et il y a une autre carte que je gardais en réserve. Vous voyez, le problème n’est pas seulement que notre système actuel de gouvernement — que l’on pourrait résumer comme une théocratie athée — ressemble accidentellement au Massachusetts puritain. Comme diraient les anatomistes, ces structures ne sont pas simplement analogues. Elles sont homologues. Cette architecture gouvernementale — une théocratie assurée par des moyens démocratiques — constitue un fil continu unique dans l’histoire américaine.
Une excellente description historique de cette continuité se trouve dans Puritan Origins of American Patriotism de George McKenna — l’analyse devient un peu confuse au XXᵉ siècle, mais cela est prévisible. Toutefois, à titre d’illustration, je suis particulièrement attaché à une source primaire précise : « American Malvern » de 1942, que j’ai trouvé, d’une manière ou d’une autre, dans les archives en ligne du magazine Time. » (Nick Land, Les lumières sombres, Partie 2)
Le progressisme moderne n’est pas une rupture avec la religion, mais l’ultime développement du protestantisme calviniste, ayant conquis le monde en remplaçant la foi en Dieu par la foi en l’État et en l’homme.
« Son fourré ancestral comprend également quelques rameaux latéraux suffisamment importants pour être nommés, mais dont l’ascendance chrétienne est un peu mieux dissimulée, tels que le laïcisme rousseauiste, l’utilitarisme benthamien, le judaïsme réformé, le positivisme comtien, l’idéalisme allemand, le socialisme scientifique marxiste, l’existentialisme sartrien, le postmodernisme heideggérien, etc., etc., etc. Tous, à l’exception du premier, peuvent être rattachés à celui-ci, et Rousseau lui-même était Genevois et reconnaissait sa dette politique envers la république de Calvin. Ainsi, l’universalisme fait remonter presque tout son ADN mémétique à ce petit imposteur haineux, ce minable tyran brûleur d’hérétiques au bord du lac, Jehan Cauvin — si bien dépeint par Stefan Zweig. » (Curtis Yarvin, Comment Dawkins s’est fait ridiculiser, chapitre 4)
Certains analystes notent la similarité frappante entre le concept de Cathédrale chez Yarvin et celui de « Vampire Castle » chez le théoricien marxiste Mark Fisher. Les deux décrivent une structure bourgeoise moralisatrice qui utilise la culpabilité et la pureté idéologique pour paralyser le débat et maintenir le statu quo, bien que Fisher critique cela depuis la gauche (comme une appropriation libérale) et Yarvin depuis la droite (comme l’essence du pouvoir progressiste).
Pour Yarvin, la « Cathédrale » désigne un ensemble informel d’institutions :
- universités
- médias
- bureaucratie
- élites culturelles
Ce réseau produit et diffuse une orthodoxie morale et politique dominante. Il fonctionne sans centre unique, par convergence idéologique et sélection sociale des élites.
Dans son texte de 2013, « Exiting the Vampire Castle« , Fisher critique certaines dynamiques militantes et médiatiques qu’il nomme « Vampire Castle ».
Il décrit un milieu où :
- la morale publique est centralisée ;
- les individus sont jugés moralement ;
- la culpabilisation et la dénonciation dominent ;
- le capital symbolique se gagne par la pureté morale.
Ce concept vise surtout des milieux progressistes militants et médiatiques.