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Les lumières sombres contre le despotisme éclairée (1).

Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et surtout de son vice-président J.D. Vance aux États-Unis, une intense bataille d’idées politiques émerge entre le despotisme éclairé (article 1) et les lumières sombres (article 2). Ce sont deux visions du pouvoir radicalement opposées. Le despotisme éclairé, que nous aborderons dans cet article, est né au XVIe siècle dans le génie intellectuel français, puis revisité par le monde germanique et russe en y intégrant la philosophie des Lumières, elle aussi d’origine française.

I : L’absolutisme royale.

L’absolutisme royal, souvent réduit dans la culture populaire à l’arbitraire d’un monarque omnipotent ou à la formule apocryphe « L’État, c’est moi », constitue en réalité l’une des constructions intellectuelles et institutionnelles les plus sophistiquées de l’histoire politique occidentale. Loin d’être une exaltation de la tyrannie, l’absolutisme émerge comme une réponse rationnelle, juridique et théologique à une crise existentielle de l’autorité qui menace de désintégrer les sociétés européennes entre le XVIe et le XVIIe siècle.

Pour comprendre cette idée politique, il convient de la situer dans son terreau historique : l’effondrement de l’unité chrétienne médiévale et la violence paroxysmique des Guerres de Religion. Face à la fragmentation féodale et au déchirement confessionnel, l’absolutisme propose une solution radicale : l’abstraction de la puissance publique. L’État ne doit plus être un agrégat de liens personnels de suzeraineté, mais une entité transcendante, perpétuelle et souveraine, incarnée par le Roi mais distincte de sa simple personne physique.

Je vous propose d’analyser en profondeur la doctrine absolutiste, en disséquant ses sources intellectuelles, des juristes angevins aux théologiens de la cour et en examinant sa mise en œuvre pratique dans le laboratoire politique qu’est la France d’Ancien Régime. Nous explorerons comment la souveraineté, définie par Jean Bodin (A) comme une puissance indivisible, s’est conjuguée au droit divin théorisé par Bossuet (B) pour justifier une centralisation administrative sans précédent, incarnée par la figure de l’intendant (C) et la domestication de la noblesse à Versailles (D).

A. Jean Bodin et Cardin Le Bret.

Avant de devenir une réalité administrative, l’absolutisme fut une révolution conceptuelle. La monarchie française, tempérée au Moyen Âge par la coutume et la structure féodale, va se métamorphoser sous la plume de juristes qui, face au désordre, vont forger un concept nouveau : la souveraineté. Il s’agit de Jean Bodin (1) et de Cardin Le Bret (2).

1. Jean Bodin (1529 ou 1530-1596).

La pierre angulaire de toute la théorie absolutiste réside dans l’œuvre magistrale de Jean Bodin, « Les Six Livres de la République », publiés en 1576.

Écrivant quatre ans après le massacre de la Saint-Barthélemy, Bodin cherche à extraire le politique du religieux. Pour sauver le royaume de la dissolution, il postule qu’il doit exister une autorité suprême capable de trancher en dernier ressort, au-dessus des factions.

a. Les attributs de la souveraineté.

Bodin définit la souveraineté comme « la puissance perpétuelle et absolue de la République ».

Cette définition de la souveraineté comporte trois éléments : la perpétuité (a-1), l’absoluité (a-2) et l’indivisibilité (a-3).

La souveraineté selon Jean Bodin.

a-1 : La perpétuité.

La souveraineté n’est pas une mission temporaire. Elle ne meurt pas avec le prince. Elle est inhérente à la Couronne, assurant la continuité de l’État au-delà des accidents biologiques. C’est ici que se cristallise la distinction fondamentale entre la personne du roi (mortelle) et la dignité royale (immortelle).

La théorie des deux corps du roi.

Cette conception sera reprise, plusieurs siècles plus tard par Ernst Kantorowicz dans sa théorie des deux corps du roi.

a-2 : L’absoluité.

Le terme « absolu » (du latin absolutus, délié) signifie que le souverain est délié des lois positives qu’il édicte lui-même. Il ne peut se lier les mains par ses propres décrets, car une volonté souveraine ne peut se commander à elle-même. Bodin précise que cette puissance législative ne connaît « ni conditions, ni contraintes, ni obligations » vis-à-vis des sujets.

Cela signifie que le roi ne doit rien a personne, il prends ses décisions seules. Il est indépendant. le Roi est seul é décider, sans être contraint ni par la cour, ni par le peuple.

a-3 : L’indivisibilité.

C’est l’apport le plus décisif de Bodin contre les théories du « régime mixte » (mélange de monarchie, aristocratie et démocratie). Cette théorie datant de l’Antiquité prévalait jusqu’à présent.

Pour Bodin, diviser la souveraineté, c’est la détruire. Le pouvoir de dire la loi doit résider en une seule main. On ne peut imaginer un État où le roi ferait la guerre et le Parlement la loi ; ce serait l’anarchie. En cela, il est opposé à la théorie de la séparation des pouvoirs qui naîtra plus tard avec la philosophie des Lumières.

b. La marque de la souveraineté : le monopole législatif.

Si la souveraineté est un concept abstrait, elle se manifeste par des marques concrètes.

Pour Bodin, la première marque est le pouvoir législatif : « donner et casser la loi » sans le consentement d’autrui.

De là découlent logiquement les autres droits régaliens :

  • Le droit de guerre et de paix.
  • Le droit de juger en dernier ressort (justice souveraine).
  • Le droit de battre monnaie.
  • Le droit de lever l’impôt (bien que Bodin reste prudent sur ce point, attaché à la propriété privée).

c. La typologie des monarchies.

Jean Bodin ne confond pas absolutisme et tyrannie. Il établit une distinction cruciale basée sur le mode de gouvernement, et non sur la forme de l’État (qui reste monarchique).

Type de Monarchie Relation au DroitStatut des SujetsCaractéristique
Monarchie Royale (Légitime) Le Roi respecte les lois de Dieu et de la Nature.Les sujets jouissent de leur liberté naturelle et de la propriété de leurs biens.L’idéal de l’absolutisme français : autorité politique totale, mais respectueuse de l’ordre moral.
Monarchie Seigneuriale Le Roi gouverne comme un chef de famille ou un conquérant.Le Roi est propriétaire des biens et des personnes.Assimilée au pouvoir despotique ou patrimonial, souvent associé à l’Orient ou aux empires coloniaux.
Monarchie Tyrannique Le Roi viole les lois naturelles à son profit.Les sujets sont traités comme des esclaves ; abus, spoliations.Forme corrompue où le souverain n’agit que par caprice cruel.

Cette classification démontre que l’absolutisme bodinien est un système de droit : le monarque est absolu dans la sphère de la loi civile, mais reste soumis aux lois divines et naturelles.

2. Cardin Le Bret (1558-1655).

Au XVIIe siècle, sous le ministère de Richelieu, la doctrine se radicalise. Cardin Le Bret, conseiller d’État et théoricien du cardinal, publie en 1632 « De la souveraineté du Roi ». Il y pousse la logique de l’unité à son paroxysme, en créant le dogme de l’indivisibilité (a) et en justifiant la raison d’Etat (b).

a. L’indivisibilité comme dogme.

Le Bret formule cette célèbre maxime qui marquera les esprits :

« La souveraineté est par nature non plus divisible que le point en géométrie ».

Cette métaphore mathématique est lourde de conséquences politiques. Un point géométrique ne peut être fragmenté ; de même, l’autorité royale ne peut être partagée avec les Grands, les Parlements ou les États Généraux sans perdre son essence.

Cette vision exclut toute forme de fédéralisme ou de féodalité politique. Elle justifie la centralisation administrative : puisque le pouvoir est un point unique, il doit rayonner du centre vers la périphérie sans intermédiaire autonome.

b. La raison d’Etat.

Le Bret, servant les intérêts de Richelieu, théorise également que la nécessité de l’État justifie des mesures exceptionnelles. Si l’objectif suprême est la conservation de l’État, alors le souverain peut, en cas de péril, s’affranchir des procédures ordinaires de justice. C’est la théorisation de la Raison d’État, qui permet de légitimer l’élimination des opposants politiques non plus comme une vengeance personnelle, mais comme un acte de salubrité publique.

B. Les deux sources de l’absolutisme.

L’absolutisme s’est nourri de deux sources intellectuelles distinctes, parfois contradictoires, mais convergentes dans leurs conclusions : le rationalisme contractuel de Hobbes (1) et la théologie politique de Bossuet (2).

1. Thomas Hobbes (1588-1679) et Le Léviathan (1651).

Tandis que la France développe une justification religieuse, l’Angleterre produit avec Thomas Hobbes une défense purement matérialiste et rationnelle de l’absolutisme.

Dans le « Léviathan » (1651), écrit durant l’exil provoqué par la guerre civile anglaise, Hobbes refonde la légitimité politique.

Thomas Hobbes.

a. De l’Etat de nature au contrat.

Hobbes part d’une anthropologie pessimiste. À l’état de nature, sans puissance commune pour les tenir en respect, les hommes sont mus par le désir et la peur. C’est la « guerre de tous contre tous », où la vie est « solitaire, pauvre, brutale et brève ».

Pour échapper à cette insécurité radicale, les individus décident rationnellement, par un calcul d’intérêt, de contracter entre eux. Ils transfèrent l’intégralité de leur droit naturel à se gouverner eux-mêmes à un Tiers : le Souverain (le Léviathan).

Schéma du contrat social de Hobbes.

b. Un absolutisme utilitariste.

Contrairement aux théoriciens du droit divin, Hobbes postule que l’origine du pouvoir est humaine (le consentement). Cependant, une fois le pacte scellé, il est irrévocable. Le souverain n’est pas partie au contrat (qui lie les sujets entre eux), il en est le bénéficiaire. Il ne peut donc pas commettre d’injustice.

Pourquoi le pouvoir doit-il être absolu ? Pour Hobbes, si le pouvoir est partagé ou limité, la dispute sur les limites ramènera inévitablement à la guerre civile. L’absolutisme est la condition sine qua non de la paix.

Le Droit de Résistance : Il est quasiment nul chez Hobbes, sauf si le Souverain échoue à garantir la sécurité physique du sujet, car le but du contrat est la survie. Si le Léviathan ne protège plus, il s’effondre de lui-même, mais on ne le conteste pas au nom de principes moraux.

Cette vision laïque et artificielle de l’État (l’État comme machine) influencera profondément l’Europe. Cependant, la monarchie française rejettera cette conception, car pour elle, le fondement du pouvoir vient de Dieu, comme nous allons le voir avec Bossuet.

2. Bossuet (1624-1704) et la politique tirée de l’écriture sainte (1709).

L’absolutisme français atteint son apogée idéologique avec Jacques-Bénigne Bossuet. Précepteur du Dauphin, il rédige la « Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte » (publiée en 1709), véritable catéchisme de la monarchie louis-quatorzienne.

a. Le Roi, Lieutenant de Dieu.

Pour Bossuet, le pouvoir n’a pas besoin de contrat social. Il est institué par Dieu pour le bien des hommes. Le Roi est le « ministre de Dieu sur terre ». Se révolter contre le Roi, c’est commettre un sacrilège. « Tout le reste est rampant, tout le reste est impuissant » face à cette majesté qui reflète la grandeur divine.

b. Le paternalisme monarchique.

Bossuet ancre l’absolutisme dans la nature même.

La première autorité est celle du père sur ses enfants. La monarchie est donc le régime le plus naturel. Le Roi doit aimer son peuple comme un père, et le peuple doit obéir avec la docilité des enfants. Cette métaphore permet de justifier un pouvoir total mais bienveillant, distinct de l’arbitraire tyrannique.

Le Roi a des devoirs terribles : il devra rendre des comptes à Dieu, juge sévère, pour le salut de ses sujets.

c. Le gallicanisme.

L’absolutisme royal ne peut souffrir aucune autorité concurrente à l’intérieur de ses frontières, pas même celle du Pape. La construction de l’État absolu en France est indissociable du Gallicanisme, doctrine qui affirme l’autonomie de l’Église de France et la supériorité du Roi sur le temporel.

Le conflit atteint son paroxysme sous Louis XIV lors de l’affaire de la Régale. Bossuet, agissant comme porte-parole de l’Assemblée du Clergé, rédige la Déclaration des Quatre articles de 1682, qui devient loi d’État.

Ce texte fondamental pose quatre bornes à la puissance pontificale (c-1, c-2, c-3 et c-4).

c-1 : L’indépendance temporelle.

Les rois et souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique par l’ordre de Dieu dans les choses temporelles. Le Pape ne peut ni déposer les rois ni délier les sujets de leur serment de fidélité.

c-2 : La supériorité du Concile.

Conformément aux décrets du Concile de Constance, le Concile œcuménique (l’assemblée des évêques) est supérieur au Pape en matière spirituelle.

c-3 : Les libertés gallicanes.

L’exercice de l’autorité apostolique doit se conformer aux canons et coutumes de l’Église de France (rejet de l’infaillibilité immédiate).

c-4 : Le consentement de l’Eglise.

Les jugements du Pape en matière de foi ne sont irréformables qu’avec le consentement de l’Église universelle.

Cette déclaration consacre un « Césaro-papisme » à la française : le Roi est le protecteur de l’Église, nomme les évêques (depuis le Concordat de 1516) et contrôle la publication des bulles pontificales. L’Église devient un rouage de l’appareil d’État absolutiste, prêchant l’obéissance civile en chaire.

C. La centralisation administrative.

La doctrine, aussi sublime soit-elle, ne suffit pas à gouverner 20 millions de sujets. Le « Grand Siècle » est celui de la transition de l’État de Justice (le Roi juge), à l’État de Finances (2) et d’Administration (1).

1. La monarchie administrative.

a. Les Intendants.

L’institution centrale de cette centralisation est l’Intendant de justice, police et finances.

Contrairement aux officiers (juges des parlements, trésoriers) qui sont propriétaires de leurs charges (vénalité des offices) et donc indépendants, l’intendant est un commissaire.

Il est nommé par le Roi par lettre de commission, révocable à tout moment, et totalement dévoué au Conseil du Roi.

L’intendant incarne la présence royale dans les Généralités (provinces administratives). Ses pouvoirs sont immenses et empiètent sur toutes les autorités traditionnelles :

  • Justice : Il surveille les tribunaux, peut présider les sièges présidiaux, et exerce la justice retenue (juger sans appel au nom du Roi) pour les affaires d’État ou de sédition.
  • Police : Au sens de l’Ancien Régime, la « police » couvre toute l’administration civile : maintien de l’ordre, approvisionnement en blé, éclairage urbain, surveillance des guildes, voirie, santé publique.25
  • Finances : Il est l’homme clé de la fiscalité. Dans les pays d’élection, il répartit la taille (impôt direct) entre les paroisses et surveille la levée des impôts, tentant de corriger les abus les plus flagrants des collecteurs locaux.

b. Les mise au pas des Parlements.

Les Parlements, cours souveraines de justice (Paris, Bordeaux, Rennes, etc.), constituaient le seul véritable contre-pouvoir institutionnel. Ils disposaient du droit de remontrance : la faculté de critiquer une loi royale avant de l’enregistrer.

Si le Roi refusait la critique (lettre de jussion) et que le Parlement persistait (itératives remontrances), le Roi devait tenir un « Lit de Justice » pour forcer l’enregistrement.

Louis XIV, marqué par la Fronde parlementaire de son enfance, brise cette résistance.

  • En 1673, il impose par un arrêt du Conseil l’obligation d’enregistrer les édits royaux immédiatement, sans délai. Les remontrances ne sont autorisées qu’après l’enregistrement, ce qui les vide de toute efficacité politique.
  • C’est le « silence des Parlements » qui durera jusqu’à la mort du Roi en 1715. La loi émane de la seule volonté royale ; les magistrats ne sont plus que des techniciens du droit chargés de l’appliquer, non de la contester.

2. L’économie politique et la révolution fiscale.

L’absolutisme nécessite des ressources colossales pour financer l’armée permanente (qui passe de 50 000 à 400 000 hommes sous Louis XIV), la diplomatie, et la Cour.

a. Le colbertisme.

Sous l’impulsion de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), l’État devient le principal acteur économique.

Portrait de Colbert, par Philippe de Champaigne (1655).

Le mercantilisme colbertiste postule que la puissance d’un État se mesure à sa réserve de numéraire (or et argent). Pour l’accroître, il faut exporter des produits manufacturés à haute valeur ajoutée et limiter les importations (protectionnisme).

L’État crée des Manufactures Royales (Gobelins, Saint-Gobain), réglemente la qualité des productions par des normes drastiques, et fonde des compagnies de commerce (Compagnie des Indes) pour rivaliser avec les Hollandais et les Anglais.

b. La machine fiscale.

Le système fiscal repose sur une injustice fondamentale que l’absolutisme ne parviendra jamais à réformer : l’exemption des privilégiés (Noblesse, Clergé). Le poids de l’impôt repose sur le Tiers État, et surtout la paysannerie.

Pour rationaliser les recettes, l’État s’appuie sur la Ferme Générale.

  • Le système des « Fermes » consiste à privatiser la collecte de l’impôt. Des financiers avancent au Roi une somme fixe (le bail) et se remboursent en levant l’impôt sur la population, gardant le surplus comme profit.
  • En 1680 puis 1726, les différents baux (Gabelle, Aides, Traites) sont unifiés en une seule Ferme Générale, créant une véritable administration financière parallèle, très efficace mais haïe par le peuple.
  • Cette rationalisation permet de doubler les revenus de la monarchie, mais l’incapacité à imposer la noblesse (malgré les tentatives de la Capitation en 1695 et du Dixième en 1710) condamne l’État à l’endettement chronique.

D. Versailles comme outil politique.

L’absolutisme n’est pas qu’une théorie juridique ou une machine administrative ; c’est aussi une stratégie sociologique de neutralisation des élites.

1. L’étiquette comme discipline.

La construction de Versailles et l’installation de la Cour en 1682 répondent à un objectif politique précis : déraciner la haute noblesse. Les Grands, autrefois gouverneurs puissants en leurs provinces et chefs de guerre potentiels, sont attirés à la Cour par la promesse de pensions et de proximité avec le Roi.

Louis XIV et sa cour à Versailles (1686).

L’étiquette transforme la vie quotidienne en un ballet politique minutieusement réglé. Tenir le bougeoir du Roi, assister à son lever, être invité à Marly, ces distinctions symboliques créent une compétition féroce entre les courtisans pour la faveur royale.

La noblesse s’épuise en dépenses de représentation pour tenir son rang, devenant financièrement dépendante de la générosité du Roi. Comme le note Saint-Simon, Louis XIV a réduit les seigneurs féodaux à l’état de « domestiques de luxe », garantissant ainsi la paix intérieure.

2. L’unité religieuse.

La formule « Une foi, une loi, un roi » résume l’obsession de l’unité qui traverse l’absolutisme. La division religieuse est perçue comme une faille dans la souveraineté.

L’Édit de Nantes (1598), qui tolérait les protestants, était une exception en Europe et une blessure pour la monarchie de droit divin. Louis XIV, persuadé (ou persuadé par son entourage) que le protestantisme s’éteignait, décide de parachever l’unité du royaume.

Édit de Louis XIV portant révocation de l’Édit de Nantes, première page.

Après des années de harcèlement (les « dragonnades », où l’on logeait des soldats chez les protestants pour forcer les conversions), l’Édit de Fontainebleau révoque l’Édit de Nantes en 1685. Le culte protestant est interdit, les temples détruits, les pasteurs bannis.

Politiquement, c’est l’acte de souveraineté absolue par excellence : le Roi modifie une loi fondamentale pour le salut des âmes. Mais les conséquences sont désastreuses :

  • Hémorragie Économique : 200 000 huguenots fuient vers l’Angleterre, les Pays-Bas ou la Prusse, emportant capitaux et savoir-faire.
  • Isolement Diplomatique : L’Europe protestante se mobilise contre le « tyran » Louis XIV, nourrissant les coalitions militaires qui marqueront la fin du règne.
  • Critique Morale : La Révocation alimente la critique naissante des Lumières sur la liberté de conscience, fragilisant à terme le fondement moral de l’absolutisme.

E. Limites et critiques.

Malgré sa puissance apparente, l’absolutisme portait en lui les germes de sa propre contestation. La fin du règne de Louis XIV (1685-1715) voit émerger une critique intellectuelle qui prépare le XVIIIe siècle.

1. Les Lois fondamentales : la constitution invisible.

Le Roi est absolu, mais pas arbitraire. Il est limité par les Lois Fondamentales du Royaume, que Bodin et Le Bret reconnaissaient comme inviolables :

  1. Loi Salique : Masculinité de la succession.
  2. Inaliénabilité du Domaine : Le Roi ne peut vendre le royaume.
  3. Catholicité : Le Roi doit être catholique.

Ces lois distinguent la monarchie française du despotisme oriental. Le Roi est l’administrateur de l’État, non son propriétaire.

2. La réactions aristocratiques et libérale.

Face aux guerres incessantes et à la misère du peuple (famines de 1693 et 1709), des voix s’élèvent au cœur même de l’appareil d’État : nous avons Fénelon (a), Vauban (b) ou Saint-Simon (c).

a. Fénelon (1651-1715).

Portrait de Fénelon par Joseph Vivien (XVIIIe siècle).

Dans Les Aventures de Télémaque, il critique implicitement l’orgueil et le bellicisme de Louis XIV, prônant une monarchie pacifique et soucieuse du bien public.

b. Vauban (1633-1707).

Vauban, avec sa cicatrice ronde à la joue gauche, due à un tir de mousquet reçu lors du siège de Douai en 1667. Dessin attribué à Hyacinthe Rigaud.

Le maréchal, dans La Dîme Royale (1707), ose proposer une révolution fiscale : un impôt proportionnel payé par tous, y compris la noblesse. L’ouvrage est interdit, preuve que l’absolutisme ne peut se réformer sans trahir ses soutiens privilégiés.

c. Saint-Simon (1675-1755) et Boisguilbert (1646-1714).

Jean-Baptiste van Loo, Portrait de Saint-Simon (1728, détail),
château de Chasnay, collection particulière.

Ils rêvent d’une monarchie où la noblesse retrouverait son rôle de conseil, contre la « vile bourgeoisie » des intendants et des ministres.

AuteurOuvrageCible de la CritiqueProposition
VaubanLa Dîme Royale (1707)L’injustice fiscale et la misère du peuple.Impôt universel et proportionnel sur le revenu.
FénelonTélémaque (1699)Le despotisme, le luxe et la guerre de conquête.Monarchie aristocratique, pacifique et commerciale.
BoisguilbertLe Détail de la France (1695)Le mercantilisme et l’étouffement de l’agriculture.Libéralisation du commerce, baisse des impôts.
Saint-SimonMémoiresL’omnipotence des ministres et l’abaissement des Ducs.Retour aux conseils de noblesse (Polysynodie).

L’absolutisme royal ne fut pas un simple régime d’autorité, mais une étape décisive dans la formation de l’État moderne. En théorisant une souveraineté perpétuelle, indivisible et supérieure aux intérêts particuliers, Bodin, Le Bret et Richelieu ont légué à la France (et à l’Europe) la structure administrative de la puissance publique.

Cette idée politique a réussi à pacifier une société déchirée par les guerres de religion en imposant l’arbitrage suprême de l’État. Cependant, en liant indissolublement cette souveraineté à la personne sacrée du Roi et en refusant de l’élargir à la représentation de la Nation, l’absolutisme s’est enfermé dans une contradiction. La rigidité de ses structures fiscales et sociales, protégées par le dogme de l’autorité indiscutable, a empêché l’évolution pacifique vers une monarchie constitutionnelle.

Paradoxalement, la Révolution de 1789 ne détruira pas le concept de souveraineté absolue forgé par l’Ancien Régime ; elle s’en emparera pour le transférer du Roi à la Nation. L’État administratif centralisé, invention de l’absolutisme, survivra à la monarchie pour devenir la colonne vertébrale de la République française.

II : Le despotisme éclairée.

Le XVIIIe siècle européen, communément désigné comme le Siècle des Lumières, fut le théâtre d’une mutation intellectuelle et politique sans précédent qui ébranla l’absolutisme né deux siècles plus tôt. Au cœur de cette transformation émergea un paradigme politique complexe, souvent qualifié d’oxymore : le despotisme éclairé. Elle est le résultat de la rencontre entre la théorie absolutiste et la philosophie des Lumière.

Cette doctrine, qui domina la pratique gouvernementale d’une partie de l’Europe entre 1740 et 1790, représente bien plus qu’une simple variation de l’absolutisme classique. Elle constitue une tentative ambitieuse et paradoxale de concilier deux principes a priori antagonistes : l’autorité absolue du monarque, héritée d’une tradition séculaire, et les principes émancipateurs de la Raison philosophique, porteurs de liberté et de critique.

L’émergence de ce système de pensée ne peut être comprise qu’à la lumière de la crise de la conscience européenne. Alors que la monarchie absolue de droit divin, incarnée par Louis XIV, puisait sa légitimité dans une théologie politique faisant du roi le lieutenant de Dieu sur terre, le despotisme éclairé opère une sécularisation radicale du pouvoir. Le souverain ne tire plus sa justification unique du sacre, mais de sa capacité fonctionnelle à assurer le « bonheur public » par l’application rationnelle des lois naturelles. C’est une pensée qui substitue à l’arbitraire du « bon plaisir » la rigueur d’une administration scientifique, inspirée par les idées nouvelles de tolérance, de réforme judiciaire et de progrès économique.

Nous étudierons la pensée politique du despotisme éclairé, en disséquant ses racines philosophiques, ses déclinaisons nationales et ses contradictions internes (A). Il s’agira de démontrer comment, à travers les figures tutélaires de Frédéric II de Prusse (B), Jospeh II d’Autriche (C) et Catherine II de Russie (D), s’est construite une théorie de l’État où le monarque, devenu « premier serviteur de l’État », utilise sa toute-puissance pour briser les obstacles de la tradition et imposer le progrès d’en haut, validant la formule critique : « Tout pour le peuple, rien par le peuple » (E).

A. Les fondements philosophiques du despotisme éclairé.

La pensée politique du despotisme éclairé n’est pas une création ex nihilo des souverains ; elle est le fruit d’une sédimentation intellectuelle où se croisent le rationalisme critique, la théorie du droit naturel (1) et une nouvelle conception utilitariste de l’État (2). Enfin, il y a l’apport décisif des physiocrates (3).

1. Critique et révision de la théorie du droit naturel.

La rupture fondamentale introduite par les Lumières réside dans le déplacement de la source de l’autorité.

Si les théoriciens du droit naturel comme Hugo Grotius, Thomas Hobbes et John Locke avaient déjà établi que la société civile naît d’un contrat entre les hommes pour sortir de l’état de nature, les philosophes des Lumières et les monarques éclairés vont réinterpréter ce contrat dans un sens autoritaire.

Contrairement à la lecture de Locke, qui voit dans le contrat social la garantie des droits individuels face à l’État et la possibilité d’une résistance, la pensée du despotisme éclairé, influencée par une lecture sélective de Hobbes, considère que les individus ont remis leur pouvoir au souverain pour garantir la sécurité et l’ordre. Cependant, ce contrat n’est plus mystique ; il est utilitaire.

Le monarque acquiert une légitimité rationnelle : il est le cerveau du corps social. Frédéric II de Prusse théorise cette position dans son « Essai sur les formes de gouvernement » et dans « L’Anti-Machiavel » (1739).

Il rejette le machiavélisme du « Prince » » qui agit par ruse pour son propre intérêt, pour proposer un machiavélisme d’État où le prince est esclave de sa fonction.

Il affirme : « Le souverain est le premier serviteur de l’État ».

Cette formule est révolutionnaire car elle implique des devoirs. Le roi n’est plus propriétaire du royaume, il en est l’administrateur en chef. Cette vision désacralisée permet de justifier des réformes audacieuses contre les traditions religieuses ou les privilèges féodaux, au nom de l’efficacité et de la Raison d’État bien comprise.

Schéma conception du contrat social dans le desotisme éclairé.

2. La distinction conceptuelle : despotisme arbitraire despotisme éclairé

Il est crucial de naviguer avec précision dans la terminologie de l’époque.

Pour Montesquieu, dans « L’Esprit des lois » (1748), le « despotisme » est le pire des régimes, caractérisé par la crainte, l’absence de lois et l’arbitraire d’un seul homme, souvent associé à l’imagerie orientale.

Les souverains européens et leurs thuriféraires philosophes récusent ce terme pour eux-mêmes. Ils se voient comme des monarques absolus mais non arbitraires.

La différence réside dans la soumission à la Loi.

Le despote arbitraire gouverne par caprice ; le despote éclairé reconnaît l’existence de lois naturelles supérieures à sa volonté personnelle. Il utilise son pouvoir absolu pour imposer la raison face aux préjugés, aux superstitions cléricales et aux intérêts particuliers de la noblesse. La liberté, dans cette optique, n’est pas la participation politique (démocratie ou républicanisme), mais la jouissance de droits civils (sûreté, propriété, tolérance religieuse) garantis par un État fort et centralisé.

Schéma opposition despotisme arbitraire et despotisme éclairé.

3. L’apport théorique décisif des physiocrates.

Une composante essentielle, souvent sous-estimée par rapport à l’influence de Voltaire, provient de l’école économique française des physiocrates, dirigée par François Quesnay (1694-1774).

Portrait du docteur François Quesnay (1694-1774), médecin et économiste.

C’est Pierre-Paul Lemercier de la Rivière (1719-1801) qui, dans son ouvrage majeur « L’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques » (1767), formule la théorie la plus aboutie du système : le « despotisme légal ».

Cette théorie politique repose sur quatre principes : l’ordre naturel (a), la négation de la séparation des pouvoirs (b), le souverain comme « Euclide » (c) et le contrôle par l’opinion (d).

a. L’ordre naturel.

Pour les physiocrates, il existe des lois économiques et sociales immuables, voulues par la nature (et donc par Dieu), régissant la production des richesses (l’agriculture étant la seule source réelle de valeur) et leur distribution. Ces lois sont aussi certaines que les lois de la physique.

b. La négation de la séparation des pouvoirs.

Contrairement à Montesquieu qui prône l’équilibre des pouvoirs pour garantir la liberté, Lemercier de la Rivière soutient que diviser le pouvoir, c’est diviser l’autorité de l’évidence. Si la vérité est une, l’autorité qui l’applique doit être unique. « Il ne peut y avoir deux autorités suprêmes, car l’une détruirait l’autre ». Le système de contre-pouvoirs ne mène qu’à la paralysie et au conflit d’intérêts particuliers.

c. Le souverain comme « Euclide ».

Le rôle du despote légal n’est pas de faire les lois (législation positive arbitraire), mais de déclarer et de traduire en édits les lois naturelles découvertes par la raison. Le despote est comparé à un géomètre : il n’a pas d’autorité personnelle sur les théorèmes, il ne fait que les exposer. Son pouvoir est absolu parce qu’il est conforme à la nécessité des choses.

d. Le contrôle par l’opinion.

La seule limite à ce pouvoir absolu n’est pas institutionnelle (Parlements), mais intellectuelle. L’instruction publique généralisée doit permettre à l’opinion publique éclairée de comprendre l’évidence des lois naturelles. Si le monarque s’écarte de la Raison, l’opinion éclairée (les magistrats de la pensée) le rappellera à l’ordre de l’évidence.

Schéma Physiocrate.

Cette doctrine a offert aux souverains une justification intellectuelle inespérée : elle légitimait le renforcement de l’État central et l’écrasement des corps intermédiaires (qui freinaient la libre circulation des grains ou le commerce) au nom de la Science et du Bien public.

B. Frédéric II de Prusse (1740-1786).

Frédéric II de Prusse incarne la mise en pratique la plus systématique et la plus précoce de cette pensée politique. Son règne transforme la Prusse d’un état sablonneux en une puissance européenne majeure par l’application rigoureuse de la raison à l’administration, à l’armée et à la justice.

Frédéric II, âgé de 68 ans, par Anton Graff.

1. L’anti-Machiavel et l’éthique du service.

Avant même de monter sur le trône, Frédéric II correspond avec Voltaire et rédige « L’Anti-Machiavel ». Il y développe une critique morale de la politique traditionnelle, affirmant que la gloire du prince réside dans la prospérité de ses sujets.

Cependant, la pratique du pouvoir révélera un dualisme fascinant. Frédéric sépare totalement sa morale privée (philosophique, tolérante, littéraire) de la morale d’État (implacable, expansionniste).

Sa pensée politique est fonctionnaliste : le roi est le rouage principal d’une mécanique complexe. Il s’astreint à une discipline de travail rigoureuse, inspectant personnellement ses provinces, ses comptes et ses troupes. Cette omniprésence vise à éliminer l’intermédiation ministérielle qui pourrait obscurcir la volonté rationnelle du souverain.

Pour Frédéric, le peuple est comme un « enfant malade » qu’il faut contraindre à avaler le remède de la réforme pour son propre bien.

2. La tolérance religieuse comme outil de puissance.

La politique religieuse de Frédéric II est l’application pure de l’utilitarisme des Lumières. Dans un siècle encore marqué par les conflits confessionnels, il proclame une tolérance radicale.

« Ici, chacun doit trouver son salut à sa façon », déclare-t-il.

Cette tolérance n’est pas une simple bienveillance humaniste, mais une stratégie économique et démographique (populationnisme) :

  • Attraction des Talents : La Prusse accueille les persécutés de toute l’Europe (Huguenots français, Jésuites après la dissolution de l’ordre, Juifs sous conditions). Ces populations apportent capitaux et savoir-faire manufacturier.
  • Paix Civile : En neutralisant le facteur religieux, Frédéric renforce la cohésion de l’État. L’État se place au-dessus des dogmes, une position qui préfigure la laïcité moderne. Il construit la cathédrale Sainte-Edwige à Berlin pour ses sujets catholiques, tout en étant lui-même agnostique.

3. La codification et l’Etat de droit.

L’aboutissement législatif de la pensée frédéricienne est l’Allgemeines Landrecht (Code général prussien), promulgué en 1794.

Bien que finalisé après sa mort, il est le fruit de sa volonté (initié dès 1780) de substituer un droit rationnel et écrit aux coutumes disparates et au droit romain jugé inadapté.

Le Code vise à établir la sécurité juridique (Rechtssicherheit) : le citoyen doit savoir exactement ce qui est permis et interdit, protégeant ainsi les sujets contre l’arbitraire des juges et de l’administration locale.

C’est l’avènement de l’État de droit formel (Rechtsstaat).

Cependant, l’ALR révèle les limites du despotisme éclairé prussien. S’il codifie les droits, il fige aussi la structure sociale. Le code consacre la division de la société en ordres (noblesse, bourgeoisie, paysannerie), attribuant à chaque état des droits et des devoirs spécifiques. Frédéric II, dépendant de sa noblesse (les Junkers) pour l’encadrement de son armée, n’a jamais osé s’attaquer frontalement au servage, se contentant de l’adoucir sur les domaines royaux.

4. Le caméralisme.

Contrairement à la France des Physiocrates (laissez-faire) ou à l’Angleterre libérale, la pensée économique de la Prusse est le Caméralisme.

Cette doctrine, enseignée dans les universités prussiennes (chaires créées dès 1727), fusionne économie, science administrative et police. Le but du caméralisme est de maximiser les recettes de la Chambre (Kammer) du prince pour soutenir l’armée.

Cela implique un dirigisme étatique fort : l’État encourage les manufactures, organise la colonisation intérieure (assèchement des marais de l’Oder), contrôle les forêts et les mines.

C’est une vision où l’économie est subordonnée à la puissance politique, gérée par une bureaucratie professionnelle de fonctionnaires formés à l’université, loyaux non pas au roi en tant que personne, mais à l’État impersonnel.

Schéma du caméralisme.

C. Joseph II d’Autriche (1765-1790).

Si Frédéric II fut pragmatique, Joseph II d’Autriche (Corégent 1765-1780, Empereur 1780-1790) fut le doctrinaire du mouvement. Sa pensée politique se distingue par une volonté d’uniformisation totale et une impatience réformatrice qui ne tolérait aucun obstacle historique ou culturel.

Schéma du joséphisme.

1. Le joséphisme (l’église au service de l’Etat).

Le terme « joséphisme » désigne la doctrine spécifique régissant les rapports entre l’Église catholique et l’État. Joseph II, bien que croyant, considère que la mission de l’Église est avant tout morale et éducative. Elle doit être utile à la société.

a. Rationalisation du culte.

Au nom de la raison, il supprime par milliers les monastères des ordres contemplatifs jugés « inutiles » (ceux qui ne se consacrent ni à l’enseignement ni aux soins). Leurs biens sont confisqués et versés dans un « Fonds de religion » servant à créer de nouvelles paroisses.

b. Le prêtre fonctionnaire.

Les séminaires sont étatisés. Les prêtres sont formés pour devenir des relais de l’administration impériale, enseignant l’obéissance et l’hygiène autant que l’Évangile.

c. L’édit de Tolérance (1781).

Acte fondateur, il accorde la liberté de culte privé et l’accès aux corporations et à l’université aux luthériens, calvinistes et orthodoxes.

C’est une rupture majeure avec la tradition de la Contre-Réforme des Habsbourg, motivée par la nécessité d’utiliser toutes les compétences disponibles pour le bien de l’État.

L’Empire des Habsbourg était une mosaïque complexe de royaumes, duchés et provinces (Autriche, Hongrie, Bohême, Pays-Bas, Milanais), chacun ayant ses lois, sa langue et ses privilèges.

La pensée politique de Joseph II est obsédée par la simplification géométrique. Il veut transformer cet agrégat féodal en un État unitaire moderne.

a. La langue comme outil administratif.

Il impose l’allemand comme langue administrative unique (1784), non par nationalisme allemand, mais par souci d’efficacité bureaucratique. Cela provoque une levée de boucliers en Hongrie et aux Pays-Bas.

b. Découpage territorial.

Il redessine les circonscriptions administratives sans tenir compte des frontières historiques, plaçant des commissaires impériaux à la tête des districts pour briser le pouvoir des assemblées d’états locales.

3. La question sociale : abolition du servage et éducation

C’est sur le plan social que la pensée joséphiste est la plus audacieuse et la plus humaniste.

a. Abolition du servage (1781).

Joseph II publie la patente d’abolition du servage (Leibeigenschaft), transformant le statut juridique des paysans.

Il tente même de permettre aux paysans de racheter leurs terres et d’imposer un impôt foncier unique payé aussi par la noblesse (réforme physiocratique).

Cette attaque frontale contre la propriété féodale unira la noblesse contre lui.

b. La réforme scolaire de Felbiger (1774).

En collaboration avec l’abbé Johann Ignaz von Felbiger, Joseph II et sa mère Marie-Thérèse mettent en place le Allgemeine Schulordnung (1774).

Ce règlement institue un système scolaire centralisé à trois niveaux (Trivialschulen, Hauptschulen, Normalschulen).

L’objectif est de former des sujets utiles, capables de lire, écrire et compter. La pédagogie est uniformisée (manuels uniques), et l’obligation scolaire est introduite, une première pour un grand pays catholique.

L’éducation est vue comme le moyen de sortir le peuple de la superstition et de le rendre plus productif économiquement.

Domaine.Prusse (Frédéric II)Autriche (Joseph II)
PhilosophieStoïcisme, Pragmatique, Cynisme éclairéRationalisme dogmatique, Humanisme radical
ReligionIndifférence personnelle, tolérance utilitaireJoséphisme (contrôle strict), catholicisme d’État réformé
SociétéMaintien strict de la hiérarchie des ordres (Noblesse > Bourgeoisie)Tentative de nivellement, attaque contre les privilèges nobles
ÉconomieCaméralisme, Protectionnisme, État-entrepreneurPhysiocratie partielle, tentative d’impôt unique foncier
ServageAdouci sur les domaines royaux, maintenu ailleursAbolition juridique du servage personnel (Patente de 1781)

D. Catherine II de Russie (1762-1796).

Catherine II offre l’exemple le plus complexe du despotisme éclairé. Usurpatrice d’origine allemande sur le trône des Tsars, elle utilise la philosophie des Lumières comme une arme de légitimation politique vis-à-vis de l’Europe, tout en adaptant ces idées à la réalité violente de la Russie.

Portrait de Catherine II la Grande par Johann Baptist von Lampi, années 1780

1. Le Nakaz (1767).

L’expression majeure de sa pensée politique est le Grand Instruction ou Nakaz, rédigé en 1767 pour guider une Commission législative (qui échouera finalement). Ce texte est un plagiat assumé et brillant de « L’Esprit des lois » de Montesquieu et du « Traité des délits et des peines » de Beccaria.

a. Détournement de Montesquieu.

Catherine reprend les définitions de la liberté, de la loi et de la justice, mais elle en change la conclusion politique.

Là où Montesquieu lie la monarchie à des corps intermédiaires, Catherine affirme que l’immensité de l’Empire russe exige un pouvoir autocratique concentré dans une seule personne.

Pour elle, la liberté n’est pas l’indépendance face au pouvoir, mais la certitude d’être gouverné par des lois fixes.

b. Humanisme pénal.

Sous son impulsion, la torture est officiellement critiquée et restreinte (bien que pas totalement éradiquée dans la pratique policière), et la peine de mort est réservée aux crimes contre l’État.

2. Diderot.

La relation de Catherine avec Denis Diderot, qu’elle invite à Saint-Pétersbourg en 1773, illustre le fossé entre la théorie et la praxis. Diderot, dans ses entretiens, la pousse à transformer le gouvernement russe en instituant des assemblées représentatives durables pour empêcher le retour du despotisme arbitraire.

Catherine rejette ces conseils avec une formule célèbre : « Vous ne travaillez que sur le papier qui souffre tout ; moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et chatouilleuse ».

Cette phrase résume la pensée politique des despotes éclairés : les idées philosophiques sont des matériaux de construction, non des plans d’architecte contraignants. Elles doivent se plier à la « nature des choses » (géographie, histoire, mœurs).  

3. Le servage.

La contradiction la plus flagrante du règne de Catherine réside dans la condition paysanne. Bien que lectrice des physiocrates et intellectuellement opposée à l’esclavage, Catherine préside à l’aggravation du servage en Russie. Elle distribue des milliers de paysans « d’État » (libres) à ses favoris, les transformant en serfs privés.

La grande révolte de Pougatchev (1773-1775), une jacquerie violente qui menace Moscou, scelle le sort des réformes sociales. Catherine conclut que le peuple russe est irrationnel et dangereux (« la bête féroce »), et que l’alliance avec la noblesse propriétaire est le seul rempart de la civilisation et de l’État.

Dès lors, sa pensée politique devient conservatrice socialement tout en restant modernisatrice administrativement (réforme des gouvernements de 1775).

E. Les thèmes de la pensée politique éclairée.

Au-delà des spécificités nationales, la pensée du despotisme éclairé se structure autour de plusieurs axes majeurs qui définissent une véritable science du gouvernement au XVIIIe siècle. Nous avons le paternalisme (1), la politique pénal (2) et l’éducation (3).

1. « Tout pour le peuple, rien par le peuple« .

Cette maxime résume l’essence paternaliste du système.

Elle postule une asymétrie cognitive fondamentale. Le peuple est ignorant, superstitieux et prisonnier de ses habitudes. Le souverain et son administration sont rationnels et informés. Il appartient donc à l’État de faire le bonheur des sujets, même contre leur gré.

Cela se traduit par une politique de santé publique (inoculation contre la variole, déplacement des cimetières, hygiène urbaine), d’urbanisme et de police (au sens de Polizeiwissenschaft : administration de l’ordre public et du bien-être).

La participation politique du peuple est exclue car elle serait synonyme de chaos et de retour à l’obscurantisme.

2. Cesare Beccaria (1738-1794) et la politique pénal.

Sous l’influence de Cesare Beccaria (Des délits et des peines, 1764), la pensée juridique des Lumières pénètre les cours européennes.

Les despotes éclairés considèrent la justice non plus comme une vengeance divine déléguée au roi, mais comme un outil de réparation sociale et de dissuasion :

  • Proportionnalité : Les peines doivent être proportionnées au délit.
  • Abolition de la Torture : La torture judiciaire (la « question » préparatoire ou préalable) est abolie en Prusse (1740/1754), en Autriche (1776), en Suède (1772) et en Toscane. Frédéric II considère la torture comme barbare et inefficace, car elle fait avouer le faible innocent et libère le fort coupable.
  • Légalité : Nullum crimen, nulla poena sine lege (Pas de crime, pas de peine sans loi). Les codes (Prusse, Autriche) visent à limiter le pouvoir discrétionnaire des juges.
Schéma politique pénale des Lumière.

3. L’éducation comme fabrique des citoyens.

L’éducation cesse d’être une affaire privée ou religieuse pour devenir une affaire d’État. Pour les despotes éclairés, l’école est le lieu où l’on transforme le sujet obéissant mais passif en un citoyen utile, productif et loyal.

La pensée pédagogique (notamment celle de Felbiger en Autriche ou de Basedow en Allemagne) met l’accent sur les savoirs pratiques. On veut des agriculteurs qui connaissent les nouvelles techniques agronomiques, des soldats qui comprennent les ordres et des artisans qualifiés. L’instruction est instrumentale.

Catherine II crée l’Institut Smolny pour les jeunes filles nobles, visant à créer une nouvelle race de mères russes capables d’éduquer leurs familles à l’européenne.

Schéma de l’éducation dans les Lumières.

4. Les limites du modèles.

La pensée politique du despotisme éclairé portait en elle les germes de sa propre destruction. En voulant moderniser la société sans élargir la base politique du pouvoir, les monarques se sont enfermés dans une contradiction insoluble.

a. La réaction des corps intermédiaires.

L’application rigide de la raison s’est heurtée à la résistance du tissu social traditionnel.

En Autriche, la noblesse hongroise, le clergé belge et les paysans eux-mêmes se sont révoltés contre les réformes de Joseph II. La Révolution brabançonne (1789) aux Pays-Bas autrichiens est une réaction conservatrice contre le modernisme centralisateur de l’empereur, perçu comme une tyrannie violant les libertés locales.

À la mort de Joseph II en 1790, son frère Léopold II est contraint de révoquer la plupart des réformes radicales pour sauver la monarchie.  

b. L’impact de la Révolution française.

L’année 1789 marque la césure définitive.

La Révolution française, en affirmant la souveraineté nationale et les Droits de l’Homme, prouve que le peuple peut trouver sa place dans le système politique.

Face à ce bouleversement, le despotisme éclairé amorce une transformation majeure qui marquera les siècles à venir. Cela n’empêche pas le rejet de ce nouveau système par ceux-là mêmes qui l’avaient pourtant soutenu.

Catherine II, autrefois proche des philosophes, dénonce la France comme un centre d’anarchie, fait brûler les œuvres de Voltaire et renforce la censure.

Le modèle de changement imposé uniquement d’en haut s’effondre face à la dynamique révolutionnaire qui y intègre des éléments venus d’en bas. Il n’est désormais plus possible de nier l du peuple sans ébranler leur propre trône.

La pensée politique du despotisme éclairé marque un tournant dans l’histoire politique occidentale. Elle incarne le passage de la monarchie absolue aux idées novatrices de la Révolution française. En adoptant des notions comme le droit naturel, la tolérance et l’intérêt public, elle a clairement modernisé l’Europe, laissant en héritage des structures administratives, juridiques et éducatives durables, comme l’État de droit prussien ou l’école autrichienne.

Il a fallu intégrer la dimension politique tout en conservant les grandes idées du despotisme éclairé. Avant la Révolution, on cherchait à assurer le bonheur des hommes sans les impliquer. Les despotes éclairés ont bâti des machines étatiques puissantes mais fragiles, incapables d’absorber la revendication de liberté politique qu’ils avaient eux-mêmes contribué à éveiller par leurs réformes civiles.

L’absolutisme connaît une étonnante résurgence au XXIe siècle, aussi bien dans les institutions européennes que dans plusieurs pays occidentaux, dont la France. Ce phénomène a pris de l’ampleur à partir de Nicolas Sarkozy et du coup d’État lié au référendum sur la Constitution européenne.

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